Après l’enfance, l’étrangeté du corps qui se métamorphose fait comme un trou. Certains peuvent y tomber.

D’un Après l’enfance, Laura, treize ans, n’en veut pas. C’est « subir un avant et un après », voilà ce qu’elle me déclare en pleurs lors de notre première rencontre. Avant, elle était une enfant rieuse qui aimait la vie et ses parents ; après, c’est « cette saleté d’adolescence qui arrive », elle est toujours triste et pleure. Elle insiste : « Décidément non, elle ne veut pas être une ado ! ». Ce passage, que Freud qualifie de tunnel, moment de travail douloureux des métamorphoses

[1] du corps et du rapport à l’Autre, Laura tente de le repousser, le redoute… Pourtant « ça pousse », me dit-elle, désespérée par ce corps qui change malgré sa volonté tenace de rester petite fille. Ça pousse à son insu, ses seins, ses jambes, ses poils, elle ne reconnaît plus son caractère, elle veut mourir…

Jacques-Alain Miller interroge[2] ce moment pré- et post-pubertaire chez la petite fille, soulignant, en reprenant Freud, que l’inhibition de la sexualité et le penchant au refoulement sont plus grands chez la petite fille. Face à ce réel du corps qui mute, et la sexualité qui sous-tend ces changements dont Laura repousse la poussée inévitable, elle s’écrie en fin de séance « Je suis comme au bord d’un trou ! ». J’acquiesce et soutient cette position. Je lui lance : « C’est d’accord, nous serons deux alors, au bord de ce trou ! ». Restons-y et prenons le temps d’apercevoir ce qui s’y passe, même si cela est inconfortable, au bord ! Les effets sont immédiats, Laura ne pleure plus et se hisse lentement sur son escabeau[3] singulier au fil de nos rencontres : elle a ses « petites recettes », dira-t-elle. Des recettes qui soutiennent son corps et son rapport à l’Autre sexe.

À l’adolescence, le réel boursoufle, prend possession de l’image du corps et la fragilise[4] : ainsi, au bord du trou, pas sans l’appui de ses séances, Laura décide de faire un métier d’esthéticienne. Elle a désormais « de beaux ongles, prend soin de son corps et apprend aux copines comment prendre soin de sa peau et se coiffer ». De sa tristesse, elle en fait un style : « Quand je suis triste, je repousse pas… j’écoute des chansons tristes en dessinant des visages, j’écris des poèmes love  ». Laura dessine ainsi un bord sur ce corps qui pousse.



[1] Freud S., « Les métamorphoses de la puberté » [1905], Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, PUF, Gallimard, 1962, p 110-142.
[2] Miller J.-A., En direction de l’adolescence, Intervention de clôture à la 3e Journée de l’Institut de l’Enfant.
[3] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La cause du désir, Paris, Navarin, n°88, novembre 2015, p.110.
[4] Donnart J.-N, Oger A., Ségalen M.-C, « Interview de Marie Hélène Brousse », Ⱥdolescents, sujets de désordre, Éditions Michèle, 2016, p. 163.