« Le texte que nous adresse Danièle Rouillon est une mine à divers titres. Ici le sens propre et le sens figuré sont si proches qu’il y a lieu de tenir ferme la barre sans perdre la boussole ! »

Danièle Rouillon travaille au CTR Nonette près de Clermond-Ferrand.

L’extension de vingt places du foyer pour adultes a accueilli les résidents trop âgés de l’IME. Notre travail est reconnu. La création du nouvel IME est financée pour l’accueil de 7 placements permanents et 5 temporaires. Un bâtiment de 12 places est donc vide.

L’inédit de la prise en charge est sa dimension temporaire, six mois reconductibles une fois.

Le nouveau projet d’établissement est un défi posé par l’autre : résultats thérapeutiques rapides, transmission du savoir-faire avec le symptôme de ces post-enfants et réorientation finale. Un éparpillement temporel pour ces sujets incasables, déjà aux prises avec le morcellement.

Trois mois après, une dotation exceptionnelle permet l’accueil spécial temporaire pour Rubis et N. qui s’installent dans l’ancienne unité vide.

A la puberté, Rubis est devenue inéducable. La pédopsychiatrie manque de place d’internat. Sa mère travaille.

Rubis est incarnée par le discours universel : sorties, activités, toilette, repas déclenchent « La Crise » qui se calme par la contention de quatre hommes. L’amour de Rubis est dévorant. Dans la rencontre, elle se déculotte et exhibe sa couche en l’air dans un déhanché gracieux. Prise dans une petite jubilation, elle sourit, ironique, présentant son corps dénudé devenu pubère. Son être, réduit à « la crise », est au niveau de l’imaginaire du fantasme et de ses objets de jouissance. Aborder Rubis au niveau de l’être s’oppose à son existence. « L’existence, elle, est au niveau de la singularité », répète Jacques-Alain Miller, dans son cours de 2011. Il y indique la jaculation Yad l’un que nous donne le Dr Lacan : « Je la prends ici, au niveau clinique, comme une invitation à sacrifier le totalitarisme de l’universel à la singularité du UN. »

Je sais juste que la transmission langagière de Rubis avec sa mère est enjointe par les comptines mimées, le bestiaire et ses livres : chien, chat, cheval, vache. Y’a du ch dans l’air, dans sa lalangue.

Au matin, Rubis en crise cogne et hurle. Seule je dois entrer sans me faire dévorer pour l’accompagner à sa toilette et délivrer la dame de ménage qui s’est enfermée. Il s’agit de trouver vite quelque chose à lui dire. Derrière la porte, j’imite la vache. J’attends. Rubis réponds « vache » puis crie.

J’entre les mains en cornes sur la tête avec cette jaculation assourdissante du meuglement d’un troupeau de vaches. Ce brouhaha plus fort que celui qui envahit Rubis provoque un effet de sidération, un effet de sujet. Elle recule.

Je fais barrière entre les corps avec le balancier de deux panières sur un air de Purcell « mi a ou Mi a ou » pour exfiltrer l’agent de service. Rubis me suit, écoute, sourit, dit « Chat ». Je la laisse brièvement poser sa tête câline sur mon épaule. Je m’évapore. Je maintiens le chant du chat dans l’espace sonore en m’occupant de l’autre résidant.

Rubis s’allonge dans le couloir. Vénus au miroir de Velasquez, elle déplace les plissés de son anorak sur sa jambe. Je lis son tableau. Attentive, elle varie les pauses. Rubis, ballerine montre juste la pointe de son pied.

Rubis amorce ses crises par une moue sombre, le doigt pointé vers un ailleurs indéterminé en marmonnant « monmanpapa ». Puis c’est le hurlement et l’intrusion pour mordre.

Désormais si elle tente de m’incorporer, je cours, disparais hors regard, Je réapparais, je déflagre un air réduit à un son « ho ho » grave d’une mélodie russe, puis des mots associés à « olé » espagnol. J’associe un vacarme gestuel de claquements de pieds : flamenco – majorettes. Rubis mime amusée.

Cette confrontation m’incorpore au-delà du corps et de la voix. L’effet réflectif réel et symbolique percute le corps de Rubis hors de la crise. Les signifiants du transfert : les airs du langage, les gestuelles, l’écriture, ont fait rencontre d’emblée.

J’apprends, je pose des feuilles au sol et l’invite : « vous pouvez écrire Soulages ». Je m’allonge non loin, j’écris, m’assoupis. En l’absence de mon regard Rubis trace en moulinets arrondis, des représentations étonnantes de douceur. Elle penche tendrement sa tête sur mon épaule, s’amuse que je dorme.

Je découvre « bella tcha ». Cette percussion dans le corps du « Che – bella tcha » la ravit au surgissement du ravage imaginaire et de l’impulsion des objets. Ce UN vient la nommer et l’envelopper. Lors de la toilette, quand l’insupportable de l’objet anal surgit, je perce d’un trait l’amorce de la crise. Je répète son marmonnement, gronde « hoho, cha va ! », « elle chent bon bella T’cha ». La réitération opère un surgissement d’existence chez Rubis. Les larmes ou le sourire répondent à l’impossible à dire. Alors je lui dis : « On danse le tcha tcha tcha », « chabadabada, nos cœurs qui bat ». Rubis est enchantée.

Dès notre rencontre, elle a décidé un déplacement de sa position subjective. La crise est le signifiant de l’autre. La psychanalyse est une pratique de la langue.