Par | 2016-12-15T20:14:19+00:00 13 décembre 2016|Constructions|

« Vous ne vous souvenez sans doute pas de moi, »

Dentelle ou écriture presque inaudible, la clinique avec les adolescents est Chose de finesse ! Loin des types et des protocoles, elle nécessite une attention toute particulière.

« Vous ne vous souvenez sans doute pas de moi », dit Lola au téléphone. Elle a 16 ans et je l’avais rencontrée pendant un an et demi, alors qu’elle en avait cinq. Le départ de sa mère avec ses enfants ne nous avait pas permis de poursuivre. Très secouée par ce déménagement qui la séparait de son père, l’enfant n’avait pas voulu aller voir dans cette autre ville « une autre dame ».

Dix ans plus tard, elle prend rendez-vous et me rappelle qu’elle m’avait quittée sur un regret : elle voulait me montrer sa boîte de mines de crayons, mais il était trop tard ! « J’ai continué ma collection ! » Mon nom restait attaché à l’agalma d’une petite boîte dont Lola n’avait jamais cessé de faire usage.

L’adolescence convoque une clinique du presque rien. : Au bord du vide ou de l’agir, elle exige de l’analyste qu’il affirme haut et fort un : « Bien sûr que je me souviens de vous ! ». L’appel était urgent, le temps que s’organisent le voyage et le premier rendez-vous. Lola, dès que nous nous saluons, m’explique fermement qu’elle ne veut pas que je la vouvoie : je la connais depuis si longtemps ! Ce qui l’amène est un cauchemar qui la hante depuis que son ami est mort dans des circonstances dramatiques. Dans ce rêve traumatique, la jeune fille est avec ses copains de lycée et le jeune homme est là, silencieux. Personne ne s’adresse à lui. Elle fait très attention, quand les autres et elle-même parlent de lui, à ne pas lui dire qu’il est mort. Elle se réveille chaque nuit au bord de la maladresse verbale qui, faisant révélation, le ferait disparaître.

Avec ses amis, ils sont restés ensemble des semaines, incapables de travailler et ne pouvant pas se quitter. Ils ont essayé la cellule psychologique, toujours ensemble, mais ce fut un cauchemar. Ce que leur disait la psychologue les a fait fuir ! Dans sa famille, par contre, Lola s’efforce de dire « qu’elle gère », « qu’elle va… » ; La preuve, elle est si active et enthousiaste ! Comment peut-on dire à une mère que l’on aime et qui vous entoure si bien, que l’on se sent encore plus seule de faire l’objet d’une telle attention ? Comment dire à ses amis que l’on ne parvient pas à quitter, qu’avec le temps, on se sent seule, avec eux aussi ? Elle me confie alors que « son défaut » est son enthousiasme : « Tout le monde croit que je suis forte, mais je m’éparpille ».

Voilà donc le secret de l’identification qui ne tient plus. Cet élément séparateur va permettre à Lola de franchir l’abîme : « Un jour, j’ai fait tomber la boîte et toutes les mines se sont éparpillées. J’ai ramassé ce que j’ai pu. J’ai bien dû en perdre, mais ce n’est pas grave ! ».

C’est de ce concret-là que l’analyste peut se faire partenaire. Il peut privilégier, dans son écoute, ces petits bouts de parole qui ne vont pas sans référence au corps. Ce n’est pas facile l’adolescence, surtout lorsque le sujet est confronté au réel et à l’irréparable. Dans l’analyse, c’est la fragilité de ce qui tient à la langue qui éloigne, et de la mort, et de l’Autre absolu. On peut apprendre à aimer les maladresses verbales.

Par | 2016-12-15T20:14:19+00:00 13 décembre 2016|Constructions|