Par | 2017-03-07T11:15:59+00:00 25 novembre 2016|Constructions, Les amis de l'Institut de l'Enfant|

Pornographie : le fantasme sur le plateau

Ce travail de notre collègue brésilien Niraldo Santos a été présenté et discuté en août dernier à Sao Paulo lors des Journées d’études Infancia e adolescence : impasses e aidas. Niraldo y fait entendre clairement comment la pornographie parie sur une structure qui rejette le manque pour choisir l’organe. Ainsi loin d’être un phénomène « local », référé à un domaine restreint qui serait celui des pratiques sexuelles, le porno édifie un monde où le manque, « rejeté du symbolique, fait retour dans le réel », et non plus derrière l’écran du fantasme.

 

« Femme nue » et « sexe ». Ce sont deux mots trouvés dans l´historique de navigation du premier portable d´un garçon âgé de 10 ans. En analyse, sa mère est étonnée de la facilité d´accès à la pornographie numérique par un enfant et se pose des questions sur les conséquences de ce phénomène contemporain. Pour Jacques-Alain Miller1, « de Victoria au porno, nous ne sommes pas seulement passés de l´interdiction à la permission, mais à l´incitation, l´intrusion, la provocation, le forçage ». Si la pornographie n´est pas du nouveau dans notre culture, qu´est-ce qui fait de la clinique de la pornographie une particularité du XXIème siècle ?

Le numéro datée du 11 avril 2016 du magazine américain TIME2 véhicule un reportage de couverture à propos de la génération de jeunes internautes, consommateurs de pornographie depuis très tôt, qui s´adressent à l´urologue pour se plaindre d’une dysfonction érectile lors des rencontres sexuelles avec des partenaires dans la réalité. Ces jeunes sont persuadés que leurs réponses sexuelles ont été sabotées, parce que leurs cerveaux ont été « plongés » dans la pornographie en réalité virtuelle quand ils étaient enfants et adolescents. Certains de ces jeunes ont entamé un mouvement pour dénoncer les dangers de la surexposition à la pornographie virtuelle depuis leur enfance, à quoi ils lient leur échec dans la rencontre sexuelle. Voici certains extraits de ce reportage.

Noah Crurch est un jeune âgé de 26 ans. À l´âge de neuf ans, il est tombé sur des photos de nudité sur internet et a appris à télécharger des vidéos pornographiques. À l´âge de 15 ans, il commence à regarder des vidéos en streaming en se masturbant, fréquemment, plusieurs fois dans la journée. « Je rencontrais tout ce que je pouvais imaginer et pas mal des choses que j´imaginais même pas », dit-il. Une fois que son intérêt pour une sorte de vidéo s´allégeait, Noah passait à une autre, plus intense et souvent plus violente.

En terminale, il a eu la chance de rencontrer une partenaire sexuelle dans la réalité. Mais il n’avait pas d’érection : « Il y avait une déconnexion entre ce que je voulais dans ma tête et la manière dont mon corps réagissait », dit-il. Au départ, il a pensé que c´était à cause de son stress de débutant. Mais, six ans après, son corps ne collabore toujours pas, peu importe la fille avec qui il sort. Il ne répond qu´à la pornographie.

Au contraire de Noah et d´autres militants anti-porno, Gabe Deem, âgé de 28 ans, avait une vie sexuelle active quand il était jeune et consommait du porno en tant que supplément. La pornographie est venue, cependant, à dominer son intérêt sexuel. « Quelques années après avoir fini le lycée, je suis sorti avec une très belle fille. Lorsque nous avons voulu faire l´amour, mon corps n´a pas répondu. J´étais effrayé, car j´étais jeune, en forme et elle m´attirait beaucoup ». Il est allé chez le médecin de peur d´avoir un faible taux de testostérone.

En avril 2015, Alexander Rhodes a démissionné de chez Google pour aller développer des websites de conseil et soutien communautaire à ceux qui souffrent d´addiction à la pornographie. Il a démarré un forum anti-masturbation sur le célèbre site Reddit et a aussi créé un website personnel dont le nom est NoFap.com (« Fap », dans la langue des internautes, veut dire masturbation). Comme d´autres militants, Rhodes avait été un consommateur assidu de pornographie. À la fin de son adolescence, lorsqu´il était en compagnie de sa petite copine, les choses ne se passaient pas très bien quand il arrêtait de penser à la pornographie pour se concentrer sur sa petite copine. À plusieurs reprises, il a essayé de cesser de regarder des vidéos pornographiques et, à la fin 2013, il a même juré de ne jamais plus y accéder.

Des récentes statistiques suggèrent une corrélation entre la consommation de pornographie et la montée de cas de dysfonction érectile parmi les jeunes.

Il n’est pas possible d´affirmer que l´augmentation des cas de troubles érectiles chez les jeunes est directement liée à leur consommation croissante de vidéos pornographiques. Cependant l´un des plus grands sites de partages de vidéos adultes dans le monde, le Pornhub, déclare recevoir 2,4 millions de visiteurs par heure. La population mondiale a consommé 4.392.486.580 heures de son contenu en 2015, deux fois la durée de l´espèce humaine sur Terre. L´internet est comme une sorte de menu 24 heures sur 24 « bouffez à volonté », qui sert toute sorte d´amuse-gueule sexuelles. Les jeunes dévorent et sont dévorés.

En quoi la pornographie numérique est-elle une menace pour les jeunes ? Dans l´enseignement de Lacan, le fantasme fait, dans un premier temps, écran dans la relation symbolique entre le sujet et l´Autre. Plus tard, il devient « un rapport essentiel du sujet au signifiant »3, le lieu où se joue et se logifie la relation primordiale du sujet à l´objet perdu. Le sujet se constitue en se divisant en même temps qu´il s´éclipse derrière le signifiant qui le représente et s´articule ainsi à l´objet a. Cet objet, reste de cette division, marque le sujet d´un manque indélébile. Toujours métonymique, l´objet est ce à quoi se raccroche le sujet lorsqu´il défaille face à l´opacité du désir de l´Autre4. La structure minimale du fantasme, appelée par Lacan « fondamental », est instituée comme le support du désir5.

Si l´on fait de la clinique de la pornographie une marque du XXIè siècle, on peut noter que dans les fantasmes filmés6 de films pornos, l´objet a abandonne sa place de cause du désir et devient l´objet de pure jouissance. L´effet collatéral est la disjonction du désir et de la jouissance et le phénomène contemporain7 de la dépendance sexuelle qui en dérive.

Ainsi, la pornographie produit une espèce de bulle imaginaire isolante qui immunise contre le désir de l´Autre8, fait disparaître la fonction du voile. Dans l´empire des lois du marché, une fois qu´on fait disparaître le voile, on crée l´illusion d´une jouissance totale mise à la disposition du consommateur9.

Avoir le fantasme préfabriqué et dans sa poche implique de se défendre de la rencontre sexuelle avec le/la partenaire – rencontre toujours manquante – et de choisir l´acquisition d´un objet disponible sur le marché : « Voilà les masturbateurs soulagés d´avoir à produire eux-mêmes des rêves éveillés puisqu´ils les trouvent tout faits, déjà rêvés pour eux ». L´une des principales caractéristiques des marchés néolibéraux est leur capacité d´ajouter du capital aux objets et aux modes de jouissance ; cette opération fait de l´objet a, la boussole de la civilisation d´aujourd´hui10.

Pour la psychanalyse, le pari reste toujours le même : confronter le sujet à son mode de jouissance, vérifier la fonction que cela occupe dans son économie libidinale ; cela nous permet d´analyser son corollaire, ses effets.

Malgré la poussée exercée sur la vie des jeunes du XXIè siècle, « la furie copulatoire atteint dans la pornographie un zéro de sens »11, laissant chez le sujet un manque de quelque chose. À un certain point, la satisfaction enfoncera dans le symptôme quelque chose qui comportera de la souffrance. Et à ce moment-là, ces jeunes pourront adresser leurs demandes à l´analyste, pour repérer leur singularité.

 


1 .Miller, J.-A., « L’inconscient et le corps parlant – Présentation du thème du Xème Congrés de l’AMP à Rio en 2016 », Scilicet : Le corps parlant – sur l’inconscient au XXIè siècle, Paris, Collection rue Huysmans, 2015, p.22-23.2. Luscombe B. & Orenstein, P., « Porn : why Young men who grew up with Internet porn are becoming advocates for turning it off », Time, 11avril 2016.

3. Lacan J., Le séminaire Livre V, Les formations de l’inconscient, Paris, Seuil, 1998, p.243.

4. Horne-Reinoso V., « Fantasme (fenêtre-écran) », Scilicet : Le corps parlant. Sur l’inconscient au XXIè siècle, Paris, Collection rue Huysmans, 2015, p.129.

5. Miller J.-A., « Une introduction à la lecture du Séminaire VI, Le désir et son interprétation  », La cause du désir, n°86, Paris, Navarin, 2014, p.63-64.

6. Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant – Présentation du thème du Xè Congrès de l’AMP à Rio en 2016 », op.cit., p.23.

7. Focchi M., « Sex toys », Scilicet, op.cit., p.279.

8. Ibid.

9. Galante D., « Masturbation », Scilicet, op.cit., p.199.

10. Miller J.-A., « Une fantaisie ». Disponible sur : http://www.congresoamp.com/fr/template.php?file=Textos/Conferencia-de-Jacques-Alain-Miller-en-Comandatuba.html

11. Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », op.cit., p.24.

Par | 2017-03-07T11:15:59+00:00 25 novembre 2016|Constructions, Les amis de l'Institut de l'Enfant|