Par | 2017-03-07T11:16:03+00:00 11 septembre 2016|Constructions|

Une urgence à dire

Au delà du sens, l’analyste vise ici la lecture d’un geste pour que le sujet puisse habiter son corps auprès d’un autre.

Il franchit le seuil de mon bureau comme une trombe :

« Madame, Madame, comment fait-on pour parler à une femme ? J’aime A., elle me traite de gros porc, qu’est-ce que je dois faire ?

  • Oh, raconte !
  • Elle ne veut pas de moi au déjeuner, trouve que je suis un bébé, que je dis n’importe quoi quand on est dans la cour de récréation, alors elle me chasse, ou elle m’injurie. »

Il ponctue ses paroles par des gestes, comme si un « haut le corps », le jetait dans un mouvement sans fin. Ce garçon de onze ans découvre la vie du collège. Ses turbulences propres rencontrent celles d’une communauté d’enfants qui le désarment. Ça vacille. Il n’est pas sorti de l’enfance, les legos l’intéressent, ainsi que les blagues mais il est hanté, débordé par des eaux troubles et étrangères qui le submergent et qu’il n’arrive ni à interpréter, ni à limiter.

Il est grand, me dépasse d’une tête. Je décide de le suivre dans la pièce, je l’accompagne ou le précède, en l’écoutant ou en dialoguant avec lui. Il s’arrête, parfois s’assoit, puis repart : « Je vais te montrer », comme s’il montait sur scène. J’apprends qu’il fait du théâtre et qu’il aime bien cela.

Repéré « dyslexique, dysphasique, dyspraxique », il est affublé, depuis ses 6 ans, d’un ordinateur et d’une assistante de vie scolaire. Il n’arriverait pas à écrire.

Il va faire de la pièce son terrain de jeu. En se déplaçant, il passe devant la table, je lui tends une feuille, lui demande de m’écrire, quelque chose, il s’applique sagement. Je remarque : « C’est drôle, c’est comme si ton écriture n’avançait pas et que tu repartais en arrière. » Il me dit : « Oui, c’est pas que je ne peux pas écrire, mais c’est que je n’arrive pas à me relire. »

Il m’arrivera, de lui offrir, à son étonnement, un petit carnet : « Si tu as envie d’écrire, tu pourras le faire ». Il l’a rangé dans une de ses poches, il ne m’en a pas reparlé, je ne lui ai rien demandé.

Il est aussi affublé d’un portable. Il parle un peu des jeux et des films bizarres sur lesquels il passe beaucoup de temps. Il dispose d’une tablette qu’il regarde le soir, sans pouvoir s’en extraire. Je n’aborde pas le contenu, je m’intéresse à sa dextérité, à son ingéniosité. Parfois je lui subtilise l’appareil, le pose tranquillement sur mon fauteuil, et il continue à m’expliquer ses recherches. Un jour, après avoir joué par terre, avec ses legos, il me fit la surprise de grimper sur le divan, pour me glisser à l’oreille : « Crois-tu que je peux regarder L’Exorciste ». J’ai fait la moue, j’ai dû bredouiller : « Rien ne presse… ».

Avant d’aborder ce qui le hante, il voulait d’abord se confronter à ces deux questions essentielles, celle de l’amour par laquelle il est entré dans le cabinet, puis ensuite celle de savoir pourquoi il focalise quelque chose qui le rend énigmatique aux autres. Cela, il l’a abordé ainsi : « pourquoi c’est à moi qu’il arrive toujours quelque chose ». Il était entré, enflammé par l’injustice, bougeant en tous sens, les larmes aux yeux. Son AVS avait écrit un mot sur son cahier : « Il a dérangé la classe, pour recharger son ordinateur ». Il commente : « Mon copain a ri, chatouillé par le cordon » qui lui était passé entre les jambes. « Eh oui, les ordinateurs sont affublés d’un cordon  », avais-je remarqué.

Il m’a quitté au moment des vacances, en disant : « j’aime bien parler de ma vie avec toi, mais je sais pas bien si c’est utile et mes parents n’ont pas trop d’argent. » Entre temps il m’avait appris que son amie maintenant l’invitait à venir déjeuner à sa table, et qu’il avait un espoir, être dans sa classe à la rentrée prochaine.

Par | 2017-03-07T11:16:03+00:00 11 septembre 2016|Constructions|