Par | 2017-03-07T11:15:45+00:00 24 janvier 2017|Les amis de l'Institut de l'Enfant|

Atelier d’écriture collectif Absences, présences, autour de l’écriture

Se constituent ici les cordonnées d’un espace où il s’agit de tenter de faire déconsister le sens qui nourrit le symptôme, et de s’inscrire en plein ou en creux.

Appelons le jeune homme Scooter, c’est le mot qu’il a relié à la première lettre de son vrai prénom. La jeune fille assise près de lui serait Samedi, pour la même raison. Huit autres élèves sont présents pour cet atelier d’écriture de rentrée, mené par deux intervenantes de l’association parADOxes, à la demande de la MLDS

[1].

La première proposition était un acrostiche : écrire son prénom, puis accrocher un mot à chaque lettre, pincé par l’initiale. Une sorte de phrase s’agite alors comme du linge au vent, animant le nom. En quelques secondes et sans hésitation, Scooter a étendu ses mots. Trop facile : « On n’est pas des Segpa[2] », fait-il remarquer.

C’est vrai, c’est facile, et ça ne sert à rien : les acrostiches forment des étendards légers, sans trop de sens, c’est juste une entrée en scène.

Pour la proposition suivante, Scooter proteste. Il s’agit de raconter un trajet. « Quel trajet ? Y’a rien à dire ». Il écrit juste, en grand, « j’ai rien vu » et « roue arrière ». Il faudra recueillir de vive voix ses mots précis sur son trajet en scooter, si absorbant qu’il n’a rien vu.

Le jeune homme en résistant concentre les regards, l’attention. À ses côtés, Samedi sourit à ses propos, appuyée au mur, et semble se retirer tout entière devant sa feuille blanche. Elle écrira, précisément : « j’ai rien vue  », au féminin.

Le lendemain, attachés à la feuille de présence, les élèves reviennent pour le deuxième atelier.

Samedi est agitée, car Scooter, son amoureux, lui a pris son téléphone. La séance est encombrée de son absence, puis de son arrivée et de leur querelle, jusqu’au moment où la jeune fille reprend son appareil.

Entre temps, tandis que ma collègue aide les autres participants, j’interroge le garçon sur la « roue arrière », un art risqué qu’il consent à décrire en détails. Je prends note de ses propos, c’est son texte.

Le lendemain, Scooter n’est pas là, il ne reviendra plus.

Samedi vient à chaque séance, écrivant à peine, n’ayant « rien à dire ». Mais au quatrième atelier, où l’on travaille sur les objets personnels, la jeune fille dessine son téléphone, puis ajoute : « On ne prend pas mon téléphone ».

Scooter s’est absenté, non sans avoir laissé avant quelques mots, vigoureusement tracés. Samedi au contraire, d’absente s’est peu à peu présentée, comme « la plus forte », formule découpée et collée sur son autoportrait, à la dernière séance.

Comme les autres, Scooter et Samedi ont imprimé leur style. Les six rendez-vous de cet atelier de rentrée ont vu chacun risquer des mots prudents, esquiver, s’avancer, s’appuyer sur un ou une autre. Peu à peu, en consentant à écrire, n’ont-ils pas esquissé la forme d’un lieu, la classe, où ils vont passer cette année de « remobilisation » ?


[1] Mission de lutte contre le décrochage scolaire. L’atelier a lieu à titre expérimental, au début d’une année de « remobilisation » au cours de laquelle des élèves dits « décrocheurs » sont accueillis pour des cours de remise à niveau, des stages et la construction d’un nouveau projet de formation.
[2] Élève d’une « section d’enseignement général et professionnel adapté ».
Par | 2017-03-07T11:15:45+00:00 24 janvier 2017|Les amis de l'Institut de l'Enfant|