Par | 2017-03-07T11:15:46+00:00 24 janvier 2017|Les amis de l'Institut de l'Enfant|

Atelier d’écriture individuel « Chemin de Vie » « J’ai les yeux bridée »

Écrire l’image pour donner assise à un je face à un autre, voici l’une des trouvailles qui émerge lors de cet atelier.

Lily s’assied sans retirer son manteau, son grand corps est immobile, ses yeux baissés.

Ses réponses sont brèves, « oui, non, je sais pas », prononcées d’une voix retenue. Je me demande comment décoller ce regard du sol où il semble arrêté.

Lily a douze ans, est en 5e. Ses notes baissent. Elle fait du foot trois fois par semaine. À la maison elle regarde la télé ou « parle en messages ». Je dis « c’est-à-dire ? », elle lève les yeux, s’anime un peu plus, sourit : « avec mes amies, sur mon téléphone ». La deuxième fois que Lily sourit c’est en parlant de Bombay, elle aimerait y aller, sa mère s’y rend souvent. Elle est déjà allée en Turquie voir sa famille, « on est sortis ». Quand je lui demande de décrire les paysages, elle sourit de plus en plus et répond de moins en moins, « je sais pas ». Je vais d’un coup vers la fenêtre en disant « mais ils sont un peu comme ça les arbres alors là bas ? » Elle s’approche et, prenant le temps de regarder, répond : « non, pas du tout, ils ont pas les mêmes feuilles, c’est pas comme ça » Me rasseyant je décale un peu ma chaise.

Au second rendez-vous, je me replace de biais. La discussion peine, je lui demande de m’expliquer comment cela se passe au football. Lily dessine des terrains, avec les règles et les mots du jeu. Elle rature en couleur sa place en gribouillant le petit bonhomme qui la représente. Elle ne tient pas la feuille, dérape, barre. Elle sourit à nouveau : « en classe, les garçons font des bruits d’animaux », et explique joyeuse : « il y a un garçon dans ma tête », puis corrige : « il y a un garçon qui commence et tout le monde reprend. » Elle dessine la classe, s’y rature. Elle imite les cris : « mimimi » et « badoit » avec l’accent africain, on rit. « Il y en a qui dansent aussi », je continue de faire l’étonnée. Je lui propose d’être attentive aux cris pour la prochaine fois. Elle repart un peu surprise, avec un grand sourire.

Lors du dernier moment d’atelier, nous reparlons des bruits d’animaux, Lily sourit et dit qu’en arts plastiques il n’y en a pas. Elle dessine la classe d’arts plastiques, entoure le professeur de traits marrons, légende. Elle me montre le dessin en disant : « rapport général c’est quand il y a toute la classe, nous c’est les élèves et voilà en arts plastiques, c’est calme ». Je demande « et il fait quoi le prof ? » – « il nous regarde ». Texte et traits se mêlant dans ses dessins, je lui demande si elle connaît les calligrammes. Elle réfléchit, « oui on a fait de la calligraphie en français », mais indique qu’elle « confond avec les cadavres-exquis. ». Puis se lance, ne demande plus « je fais quoi là ? », sa main tient la feuille : « J’ai voulu faire un soleil, j’aime tout sauf les matières au centre ». Je lui propose de faire son portrait. « Je sais pas dire », répond-elle, en prenant une feuille. Le portrait fini, elle précise « c’est pas moi hein ! », et le nomme Une fille. Je lui propose d’écrire cela. Lily prend alors deux feutres, rouge pour une fille, noir pour elle, voici ce qu’elle écrit :

« Elle n’a pas de bouche
J’ais une bouche
Elle a les cheveaux lacher
J’ai un chignon
Elle a un nez bizzarre
J’ai un nez normal
Elle a les yeux normal
J’ai les yeux bridée »
– et signe en noir Lily.

Par | 2017-03-07T11:15:46+00:00 24 janvier 2017|Les amis de l'Institut de l'Enfant|