Les réseaux sociaux changent-ils quelque chose à la question de l’amour et de la rencontre avec le partenaire ? Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout…

Julie 17 ans vient témoigner de sa version de l’amour et du réseau signifiant qu’elle tisse sur le Net. Côté amour il y a les amoureuses virtuelles, les ex, côté Philia il y a les frères de cœur. Elle choisit sur Instagram des amis garçons et filles avec qui elle tchatte d’abord en groupe. Si des membres du groupe de discussion lui signalent « qu’avec cette fille, elles iraient bien ensemble », Julie se déclare illico. Elle énonce son amour, si l’élue se déclare en retour, elles sont « en couple ». Une version performative de l’amour. Julie se met ensuite au service de sa Dame : « Ma copine a des problèmes, un tel m’a dit qu’elle allait très mal, il faut que je m’occupe d’elle, elle a besoin de moi, je suis réglo pour ça, je la défends ».

C’est avec enthousiasme que Julie détaille les obstacles qui entravent le tchat avec l’aimée. Des rendez-vous secrets par téléphone la nuit, lui permettent d’avoir de longues conversations où elle s’emploie à rassurer son amoureuse. Quand elles ne peuvent s’appeler, elle lui écrit des messages d’amour. Dans cette organisation il semble essentiel de se parler sans jamais se rencontrer, la présence des corps est empêchée, ce qui compte c’est le lien : « ma copine » qui la définit en retour de son message, et la parole donnée. L’amoureuse virtuelle a tout de la créature de l’amour courtois que Lacan place comme l’objet absolu : « L’objet nommément ici l’objet féminin, s’introduit par la porte très singulière de la privation, de l’inaccessibilité. […] Il n’y a pas de possibilité de chanter la Dame, dans sa position poétique, sans le présupposé d’une barrière qui l’entoure et l’isole [1] ».

Les « amoureuses virtuelles » de Julie sont interchangeables, c’est une fonction, à ce titre elle tient un calendrier très précis des dates de « rencontres », c’est-à-dire des moments où elle se déclare et des dates de séparations, quand lassée ou suite à un discord, l’amoureuse passe au statut d’« ex », en quelques semaines parfois. Tout cela est inscrit dans sa mémoire comme autant de franchissements. Dans cette érotique, le service et l’inaccessibilité guident le choix des partenaires. C’est un ballet réglé par l’écriture et le hors champ.

Récemment, Julie a apporté ses « créations », de fragiles objets qu’elle fabrique avec talent. Elle a choisi de faire un métier artisanal pour « l’amour du geste » et je m’y intéresse. Ces objets transparents enserrent tous, en leur cœur, un objet précieux : pétales de fleur, vase dans le vase, gouttes de verre, comme autant de variations autour du vide.

 


[1] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’éthique, Paris, Seuil, 1986, p.178.