Par | 2017-03-07T11:15:41+00:00 18 février 2017|Les amis de l'Institut de l'Enfant|

Nouvelle forme d’accompagnement social : le contrat

On les appelle des « incasables ». Figure de style ! Car l’administration invente toujours une case pour eux.

Depuis son arrivée dans le travail social lors de l’instauration du RMI en 1989

[1], le contrat est une pratique qui s’est imposée à l’enfant et sa famille– au même rythme qu’elle a progressé dans la société dans son ensemble – à l’école à la protection de l’enfance. Contrat d’accueil, contrat de séjour, document individuel de prise en charge, projet individualisé… sont autant de tentatives de fixer, noir sur blanc et signature à l’appui, les rapports entre adultes/professionnels et enfants/usagers. Les écrits s’accumulent et les documents à signer fleurissent comme une recette magique à l’éclatement des comportements. Après l’enfance, l’institution prend toute son ampleur bureaucratique face aux trublions en tout genre, souvent « incasables » et encore tellement loin d’être adultes.

À mesure que l’enfant se rapproche de la majorité, l’adulte aurait le devoir d’établir dorénavant avec lui des rapports formalisés, dont l’apparence d’égalité serait censée indiquer la responsabilité des contractants. C’est le cas à la protection de l’enfance avec le contrat jeune majeur, instauré en 1974 qui permet aux jeunes majeurs de 18 à 21 ans sans ressources ni soutien familial, de continuer à être accompagnés par le service de l’Aide Sociale à l’Enfance. Pensé comme une étape en soi dans un processus de « responsabilisation » des adolescents, ce contrat est soumis à l’appréciation des responsables de l’ASE. Dans les faits, seuls les plus aptes à « contracter » continueront à être aidés.

Mais l’adolescent – fût-il majeur – est-il pour autant un adulte ? Et quel est l’intérêt d’établir un lien avec lui sur un mode aussi formel, qui se veut ainsi dépassionné ? Quelle méfiance de la parole vient marquer ce recours constant à un écrit formalisé, directement importé d’un autre monde, économique avant toute chose[2] ? Comme le souligne l’anthropologue Éric Chauvier : « L’usage contractuel du monde se justifie peut-être par les difficultés que les éducateurs rencontrent à gérer leur propre souffrance face à celle des adolescents si démunis. Ils n’ont pas le langage adéquat pour formuler cette « matière hors contrat ». Mais cela finit par ne plus constituer un problème car tous se réjouissent plus ou moins que le contrat fasse office de rempart contre ces anomalies »[3] ? Que vient faire dans le domaine de l’éducation – se prétendant parfois plus spécialisée qu’aucune autre – cette mode qui va du contrat de confiance au contrat de responsabilité ?

Comprendrait-on un auteur comme Rousseau à rebours, en utilisant le contrat contre l’éducation ? Et l’utilisant même malgré l’Émile pour signifier une fois de plus que l’enfant, l’adolescent en premier lieu, n’aurait à être en fin de compte rien de plus qu’un homme en miniature. Si deux siècles après Rousseau les adultes d’aujourd’hui « cherchent toujours l’homme dans l’enfant, sans penser à ce qu’il est avant que d’être homme »[4], c’est dire si l’adolescence met à mal les conceptions de l’enfance.

 


[1] Précisément dans l’article 36 de la loi N°88-1088 du 1er Décembre 1989, qui instaure le Revenu Minimum d’Insertion.
[2] Guimard N. et Petit-Gats J., Contrat jeune majeur, un temps négocié ; L’Harmattant, Paris, 2011.
[3] Chauvier E., Si l’enfant ne réagit pas, Allia, Paris, 2007, p.54-55.
[4] Rousseau J.-J, Émile ou de l’éducation, Garnier-Flammarion, Paris, 1966, Préface, p.32.
Par | 2017-03-07T11:15:41+00:00 18 février 2017|Les amis de l'Institut de l'Enfant|