Par | 2017-03-09T06:57:30+00:00 8 mars 2017|Les amis de l'Institut de l'Enfant, Orientation|

« S’éventailler dans la langue »

Quels usages de la langue aujourd’hui ? Son attrait exclusif pour le semblant tend à être supplanté par une nouvelle connexion mais dans laquelle peut résider un « bien dire ».

Je fouaille la langue avec frénésie.[1]

La dernière partie de l’enseignement de Lacan, notamment son travail sur lalangue[2], me sert d’appui pour aborder la façon dont l’adolescent d’aujourd’hui noue de manière inédite la jouissance du corps vivant à la question de la langue[3]. Face à l’absence de points de repères, à l’abandon des traditions, là où pour certains jeunes « la dette symbolique leur a été ravie »[4], ils cherchent comme Rimbaud « le lieu et la formule »[5] capables de soutenir leur existence, en s’inventant des solutions symptomatiques et parfois en impasse. La jouissance hors sens, celle qu’ils rencontrent de ne pas trop vouloir parier sur le sens dit commun, leur sert à faire vivre leur corps de façon inédite. Sur fond d’une pratique de rupture, certains adolescents font usage d’une pratique du dire et d’un style de vie, auxquels le rappeur excelle, pour se faire un nouveau nom social en usant de la provocation langagière et de l’injure[6]. D’autres, de plus en plus nombreux, s’adonnent de manière addictive à la consommation de produits toxiques. L’adolescent dans son usage provocateur de la langue dérangeet incommode le discours de l’ordre établi[7]. Car son rapport à la langue, plus métonymique que métaphorique, fait entendre l’usage de jouissance qu’il en retire au nom d’une liberté libre, comme le revendiquait A Rimbaud.

La langue qui s’éventaille

Le film LEsquive, d’Abdellatif Kechiche met en évidence l’usage particulier que certains adolescents d’aujourd’hui font de la langue. Entraînés par leur professeur de français, les élèves d’une cité proche de Paris se lancent dans la mise en scène d’une pièce de Marivaux. Leur histoire est celle de nombreux adolescents. Leur mode de parler, en devenant le parler ordinaire d’une communauté, a coupé leur communauté du lien social : ses membres ne savent plus parler la langue de l’Autre, celle par exemple des Jeux de lamour et du hasard. La grande finesse de LEsquive est de montrer combien le maniement de cette langue ne sert justement plus à esquiver, à jouer des semblants, mais à se brancher sur le réel du corps et de la jouissance. Revendiquant d’être authentique, cette langue, chargée de mots très crus, très charnels, implique que tout éprouvé soit immédiatement énoncé au nom de l’authenticité – c’est pourquoi j’ai nommé cette langue la langue de lauthenti-cité[8]. En maniant la provocation, en s’insultant, les adolescents font un usage sexué de l’injure pour capitonner et voiler le trou dans la langue, quant au sexe. Ainsi dans le film Lesquive, les filles s’interpellent sans cesse : « mes couilles ».

La grande tension verbale qui les anime, ces jeunes, provient de leur difficulté à saisir la parole de l’Autre, difficulté qui teinte de menace les paroles que cet Autre leur adresse : on veut les « embrouiller ». De la langue de l’Autre devenue « brouillée », « indéchiffrable » il leur faut se défendre avec celle de la cité. Leurs inventions langagières, profondément ancrées dans le lieu où ils vivent, servent alors d’abri, de refuge.

Face au déferlement de la jouissance, grâce à l’orientation lacanienne soutenue par Jacques-Alain Miller, nous avons, au CIEN, proposé d’ouvrir dans l’univers des discours, un autre refuge, soit un lieu de conversation qui permette l’entrée dans un lien social, à condition de consentir à user du discours comme d’un semblant. Jacques Lacan a défini quatre discours[9] dans lesquels le sujet peut trouver l’abri nécessaire à réfréner sa jouissance en lui assignant sa juste place.

Quel type de discours l’Autre de notre temps moderne offre-t-il à l’adolescent ? De quel discrédit certains discours sont-ils aujourd’hui les agents, pour que les jeunes les refusent ou les dénoncent ? Les adolescents filmés par Abdellatif Kechiche sont toniques, vulnérables, émouvants, ce sont ceux du « 93 » et ce sont aussi ceux dont parlent les professeurs d’un laboratoire du CIEN[10] créé à Bobigny[11]. LEsquive fait sonner le parler entre eux, cette langue de la banlieue expressive, imagée, réjouissante, re-jouissante – il faut entendre ce que parler veut dire lorsque la jeune Lydia dit : « s’éventailler »[12], en jouant du Marivaux sous la houlette de son professeur de français. Le cinéaste nous invite à le suivre dans l’esquisse de portraits d’adolescents d’un groupe pluriethnique, fragiles et ardents, qui se lancent pour la première fois dans l’aventure du cinéma : « Ils sont venus avec leur énergie, leur créativité, « ç’a été une collaboration, un échange formidable, dit-il, Un vrai bain de jouvence. » Une « vraie vie » aurait dit Rimbaud. Après avoir évoqué le travail de Jean Paulhan sur l’expérience du proverbe[13], Lacan dit : « En effet, on peut s’apercevoir, dans les marges de la fonction proverbiale, que la signifiance est quelque chose qui s’éventaille, si vous me permettez ce terme, du proverbe à la locution. »[14]

La langue, ce héros, voire cet éros.

Le livre Conversations sur la langue française[15] nous invite aussi à converser dans les jardins de la langue vivante et à faire de cette belle langue notre propre jardin à la française. Le véritable héros de ce livre est la langue qui nous fait l’honneur de sa compagnie et nous entraîne à la conversation. Ce livre se veut résolument enthousiaste sur le génie de notre héros que bien des arguments assénés tant par les médias que par les hommes politiques voudraient déjà voir agoniser devant la façon de parler des jeunes qui infiltre la langue bien au-delà de ladite banlieue. Le français est une langue armée, une des plus aptes à faire agréablement passer le temps proposant une prodigieuse liberté créatrice. C’est ce que l’on entend lorsqu’on consent à s’asseoir en compagnie de la langue de nos jeunes, et qu’on leur offre la possibilité de lire aussi à haute voix nos belles œuvres littéraires, pour en faire sonner l’équivocité à laquelle Lacan nous éveilla, tout comme Freud l’avait fait dans les cures de ses patients. Ce passage de leur langue provocatrice, souvent en impasse, à la langue littéraire les amène souvent à réaliser, comme le disait Proust, que la vraie vie est dans la littérature. Qu’elle soit langue maternelle ou d’adoption, la langue française repose en effet sur de riches et solides fondamentaux. La grammaire et la rhétorique en sont deux piliers qui peuvent tranquillement laisser passer les flux migratoires – qui d’ailleurs ne cessent de l’enrichir – et vivre en toute quiétude le bonheur « d’une orthographe changeante »[16], preuve de la vie des mots, celle que justement veulent faire vivre les jeunes.

Pour Lacan, le jeu du Fort-Da, premier jeu d’un enfant ayant retenu l’attention de Freud, illustre la vie des mots, là où l’enfant fait l’épreuve d’une solitude tout en inventant une figure de rhétorique. La langue accueille celui qui la respecte et qui sait en jouir jusqu’à en faire résonner la puissance d’évocation comme don de parole, dans la surprise de s’apercevoir que, parlant, nous disons au-delà de ce que nous croyons dire. Parler c’est prendre position, à condition de consentir à faire une pause dans les mots de la langue articulée, où un signifiant tout seul ne veut rien dire car il doit s’articuler au savoir de l’Autre pour en retour en recevoir un sens. Ceci d’ailleurs confère à l’Autre, celui qui entend qu’on lui parle, un certain pouvoir séparateur, d’occuper dans l’espace de la parole la place de la scansion possible liée à cette pause entre les mots. Cette médiation est souvent insupportable pour certains qui se veulent être dans l’immédiateté de leur parole, au plus près de leurs sensations inédites. Ainsi, de nos jours, certains adolescents ne consentent pas à cette pause dans la parole car ils refusent d’être confrontés à l’espace vide créé par l’articulation d’un mot à l’autre, pour eux trop angoissant. Ils usent plutôt de la parole comme d’une pose, simple présentation de leur être, attitude dans la langue. Notre modernité babillante met en péril l’espace vide de l’articulation signifiante, lieu de l’équivocité de la langue d’où peut surgir de la surprise et du nouveau ; lieu dans lequel réside le pouvoir créationniste de la langue. L’usage de la parole propre à chacun permet de saisir ce que parler veut dire, et c’est là que l’adolescent revendique sa liberté de sujet dans le choix de sa façon de parler afin, pour chacun, de créer sa propre langue. Nous devons être là présents pour que chacun respecte la langue de l’autre et veille à ne pas maltraiter sa propre langue jusqu’à insulter son semblable au nom d’un parler vrai et authentique. Il est vrai que si nous parlons tous le français, chacun d’entre nous, par ses expressions, ses intonations, son rythme, son phrasé, a un style qui témoigne de son rapport particulier avec la jouissance de la langue, qu’il se crée, dans la mesure où il consent à la faire jouir en lui parlant. Car c’est ainsi : nous parlons à cette langue dont nous sommes les enfants.

La peau de la langue vivante na pas de couleur

Cela n’est pas sans évoquer la phrase de Lacan dans le Séminaire sur le sinthome, où il dit : « On choisit de parler la langue qu’on parle effectivement. En fait, on ne fait que s’imaginer la choisir. Et ce qui résout la chose, c’est que cette langue, en fin de compte, on la crée. Ce n’est pas réservé aux phrases où la langue se crée. « On crée une langue pour autant qu’à chaque instant on lui donne un sens, on donne un petit coup de pouce sans quoi la langue ne serait pas vivante. Elle est vivante pour autant qu’à chaque instant on la crée. »[17]

La langue, par le désir qu’elle véhicule, vient métisser nos parlêtres[18], et nous dire que la peau de la langue que nous endossons, dont nous habillons nos êtres n’a pas d’autres couleurs que celles que le poète entendait de ses « voyelles »[19]. La langue qui se construit dans ce temps de l’adolescence, singulière, plurielle a ses propres acteurs à condition qu’on puisse les laisser jouir de la langue ambiguë, celle qui s’honore d’un territoire sonore, qui souvent ironise sur la langue de l’Autre. Il s’agit de distinguer la langue dite du sens commun et public, telle que l’école dématernalisante[20] nous l’apprend, de la langue qui se parle pour chacun de nous, lalangue que tous nous oublions, sauf si nous tentons l’expérience de l’association libre, comme d’ailleurs le font de plus en plus d’adolescents.


[1] Rimbaud A., « À Ernest Delahaye », Œuvre-vie, édition du centenaire établie par Alain Borer, Paris, Arléa, 1991, Pochothèque, 2004, p. 458.
[2] Lacan J, Néologisme inventé par Lacan lors de la séance de son séminaire Le savoir du psychanalyste (inédit, 04 /11/ 71), pour mettre en valeur le premier mouvement de la langue qui a une valeur de jouissance et qu’il différencie de la langue dite du sens commun, celle du discours courant. Il renvoie en même temps à l’acquisition du langage et à l’imprégnation de la langue, aux sons plus ou moins articulés de l’enfant et à la physique des corps.
[3] Rousseau J.-J., « Ses yeux, ces organes de l’âme qui n’ont rien dit jusqu’ici trouvent un langage et de l’expression ; un feu naissant les anime, leurs regards plus vifs ont encore une sainte innocence, mais ils n’ont plus leur première imbécillité, il sent déjà qu’ils peuvent trop dire, il commence à savoir les baisser et rougir ; il devient sensible avant de savoir ce qu’il sent, il est inquiet sans raison de l’être. » in Émile, livre IV, Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1969, p. 490.
[4] Lacadée P., Vie éprise de parole, Paris, Éditions Michèle, septembre 2012, p. 151.
[5] Rimbaud A., « Vagabonds », Œuvre-vie, op. cit., p. 349.
[6] Labov W., Le parler ordinaire, Paris, Les éditions de minuit, 1993, p. 403. « En s’inspirant des dozens américains, vannes ou injures par lesquelles les sujets démontrent une agilité verbale extraordinaire ne leur servant à rien pour l’acquisition d’un savoir scolaire ».
[7] Lacadée, Ph., « L’éveil de la provocation langagière et l’exil du sens commun », in L’éveil et lexil, Nantes, Éditions Cécile Defaut, 2007, pp 103-114.
[8] Lacadée Ph., L’éveil et lexil, Nantes, Éditions Cécile Defaut, 2007, p 105.
[9] Lacan J., Dans son Séminaire Lenvers de la psychanalyse, Lacan établit la formule des quatre discours qui soutiennent le lien social.
[10] Le CIEN, Centre Interdisciplinaire sur l’ENfant, étudie les différentes modalités de discours dans lesquels sont pris ces adolescents.
[11] Rossetto J., Livre-DVD Jusqu’aux rives du Monde et film Quelle Classe ma classe ! in Striana Éditions, décembre 2007.
[12] Expression de Lydia dans LEsquive, que Lacan emploie dans son Séminaire Encore, Seuil, 1975, p 23.
[13] Paulhan Jean, L’Expérience du proverbe, Paris, L’Échoppe,1993.
[14] Lacan J., Séminaire, livre XX, Encore, Seuil, 1975, p. 23.
[15] Encrevé P., Braudeau M., Conversations sur la langue française, Paris, Gallimard, 2007.
[16] Ibid., p. 164.
[17] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, 1975-1976, Paris, Seuil, 2005, p. 133.
[18] Lacan J, néologisme inventé par Lacan le 29 octobre 1974, lors dune conférence de presse à Rome, souvent repris par lui, il indique que l’homme est un être parlant , il évoque la parlote et fait valoir que le mot être est un mot qui a une valeur paradoxale. L’homme parle avec son corps . Lacan veut substituer le mot de parlêtre à celui d’inconscient. Le parlêtre, c’est une façon d’exprimer l’inconscient. Le fait que l’homme est un animal parlant.
[19] Rimbaud Arthur, « Voyelles », op. cit., p. 255.
[20] Lacan, J., Postface, Le séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse,1963-1964, Le Seuil, Paris, 1973, p. 252 : « […] l’école, dite sans doute maternelle, de ce qu’on y procède à la dématernalisation. »
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