« Bertrand Bonnello frappe fort avec cette fiction construite autour du monde clôt d’une bande de jeunes. Suivons et écoutons la lecture qu’il fait de cette  jeunesse et de son rapport à l’univers infini de la pulsion de mort. »

Si le dernier film de Bertrand Bonello angoisse le spectateur, deux réponses se présentent à lui : condamner le film et voiler ainsi le réel en jeu ou ne pas pouvoir fermer les yeux après la projection. L’insomnie qui suit fait alors événement de corps où s’éprouve la nécessité d’une élaboration supplémentaire. Alors, écrire ?

Le film

C’est une fiction déjà écrite par le réalisateur, bien avant la série d’attentats meurtriers qui a frappé la France depuis 2015. Le titre, Nocturama, fait référence à une zone retranchée du zoo où vivent les animaux nocturnes. Ici, c’est une bande de jeunes âgés d’une vingtaine d’années dont l’un d’entre eux semble avoir quatorze ans. Issus de milieux sociaux divers, ils vont poser des bombes dans les endroits les plus symboliques de Paris : le Ministère de l’Intérieur, la tour d’un grand groupe à La Défense, une banque, la Bourse, la statue de Jeanne d’Arc rue des Pyramides. Ces lieux incarnent le pouvoir politique et la puissance de l’argent d’une société qu’ils veulent détruire. Ainsi, tel le miroir que Hamlet présente à sa mère : « Vois ce que tu es », ces jeunes sont-ils le reflet de la société qui les a engendrés ? Ce qu’énonce le leader du groupe au cours de l’unique réunion précédant les opérations de minage le laisse supposer : « On juge une démocratie aux ennemis qu’elle se crée » Dans le dossier de presse néanmoins le réalisateur précise : « Le film est venu d’un ressenti du monde dans lequel nous vivons… il suffit de marcher dans la rue, de sentir la tension extrêmement palpable pour se dire qu’en effet ça pourrait arriver ».

En fait le film n’explique pas les raisons qui animent ce groupe de jeunes terroristes. Mais eux, que nous montrent-ils ?

En une rupture, leur détresse aveugle.

Déjà, le discours n’attrape plus leurs corps. Mutiques, ils ne semblent avoir d’existence que dans la précision de leurs gestes pour réaliser « leur mission ». Alors pour se soutenir, ils prennent des selfies. Ce qui les rassemble c’est d’abord un rejet. Un rejet absolu, sans colère pourtant, mais pas sans haine. De l’Autre, de soi quand il n’y a plus l’Autre ? Notons qu’un seul parmi eux désobéit aux ordres : il ne posera pas la bombe. Il est aussi le seul à être en couple et à entretenir encore un lien avec sa mère.

Dans leur passion, ils ignorent qu’ils sont instrumentalisés, programmés pour exécuter les ordres d’un maître cynique qui distribue consignes, alcool et musique dont il les abreuve. C’est une incarnation du Surmoi quand il prend le relais du Nom-du-Père. Une musique électronique, pulsionnelle, les réunit sans passer par le discours ni le dialogue. Alors, ils dansent en une sorte de transe, matérialisant ainsi une « fraternité de jouissance »[1] éphémère.

En fin de journée, le plan prévoit un regroupement dans un grand magasin. Dans ce monde clos, déserté par la clientèle évacuée, rien ne leur manque désormais. Abandonnés par le maître, absent au rendez vous, ils cèdent à l’attraction sans frein exercée sur leurs sens par les objets accumulés en ce temple du consumérisme. Au cours de la nuit le groupe se fissure, disséqué par la tendance propre à chacun. Désunis, tous subiront le même sort.

 


[1] Laurent E., De la folie de la horde au triomphe des religions, Hebdo-Blog n° 86.