Après l’enfance vu de l’enfance, vu d’une enfant qui se trouve magnifiquement croquée à la manière d’un comic strip et vient donner au thème de la journée un autre relief.

Esther a dix ans. Elle a un frère de 14 ans, « assez con mais c’est normal pour un garçon ». Elle est « pauvre » parce qu’elle n’a pas un Iphone 6, comme Eugénie. Même pas un Iphone 4. Même pas un téléphone. Riad Sattouf a regroupé dans un album les aventures inspirées des « vraies histoires » de la petite Esther A., initialement publiées dans L’Obs

[1].

Dans la cour de récré, Esther et ses copines s’en donnent à cœur joie, aimant expérimenter dans leurs jeux d’enfants ce qu’elles pensent être la vie des ados, mettant en scène par exemple ce que Laurent Dupont a nommé les ballets du sexe et du genre[2] : « En fait on est des ados qui allons à une soirée où y a pas les parents et on fait ce qu’on veut c’est-à-dire qu’on danse et on se séduit  ». Sans en être encore à l’irruption du sexuel – qui fait surgir le ratage propre à la rencontre avec le corps de l’Autre – le corps à corps ici est un jeu. Comme dans le jeu de « l’enlèvement » par les garçons dans la cour, ou encore dans celui du « mariage ». Oui, Esther est mariée. Elle est même déjà divorcée !

Du haut de ses 10 ans, elle regarde les plus grands pour cerner ce que fait un ado, avec des théories sur les filles et les garçons, sur l’amour, sur les célébrités, sur le monde actuel. L’adolescence n’est qu’un jeu parmi d’autres, même si ça peut parfois déjà faire irruption dans son corps, par exemple, quand elle rougit en écoutant les paroles d’un chanteur. Ou quand elle découvre un bouton d’acné : « ça veut dire que je vais peut-être devenir une ado bientôt. Trop bien nan ? »

Son père, qu’elle idolâtre, est celui qui a le savoir, « grave  ». Pour lui « les garçons sont moins fous dans le privé que dans les écoles gratuites », le privé lui permettant de prévenir le « danger » de la rencontre de sa fille avec le corps de l’Autre. Or, Esther elle-même ainsi que ses copines, par leurs jeux, ont leurs propres moyens de cerner ce qu’elles ont déjà repéré comme étant les signes de la rencontre entre les filles et les garçons (et de s’en défendre). D’ailleurs, les garçons, elle les décrit comme étant « cons », « vulgaires », « des abrutis ». Ouèche.

Jacques-Alain Miller évoque l’adolescence comme une construction, dans une époque où « tout est artifice signifiant […] une époque qui nie volontiers le réel, pour n’admettre que les signes, qui sont dès lors autant des semblants »[3]. Ces semblants qui donnent corps au terrain de jeu d’Esther et de ses copines.

Esther nous livre un rêve, qu’elle dit faire presque toutes les nuits : en robe de princesse, elle sauve un lapin, fuyant un chasseur au visage du papa, en le cachant sous sa robe. Dans sa dernière version, le lapin, pour la remercier, lui offre un trésor, un Iphone 6 : « Puis je me suis réveillée, et je me suis rappelée que mon père voulait pas que j’aie de téléphone avant le collège. La vie est un cauchemar. »


[1] SATTOUF R., « Les cahiers d’Esther – Histoires de mes 10 ans », Allary Editions, 2016.
[2] DUPONT L., « Après l’enfance », argument de la 4ème Journée d’étude de l’Institut de l’enfant le 18 mars 2017. Les news, mars 2016, Blog de l’Institut Psychanalytique de l’enfant, publication en ligne.
[3] MILLER J.-A., « En direction de l’adolescence », Interpréter l’enfant, Navarin Éditeur, Paris, 2015, p. 191-192.