Par | 2017-03-07T11:16:03+00:00 11 septembre 2016|Life - No life|

Danser ses rêves

La mise en mouvement, celle du corps mais aussi de bien d’autres choses, ravit cette jeunesse dans une danse pour la vie.

Étrangers à la danse, quarante-six adolescents à partir de quatorze ans, se sont vus proposer de constituer une petite communauté éphémère pour réaliser la pièce de Pina Baush : Kontakthof

[1]. Deux danseuses de la compagnie – J. Endicott et B. Billiet – supervisées par les apparitions régulières de Pina, ont dirigé les répétitions. Le beau film d’Anne Linsel et Rainer Hoffmann, Les rêves dansants, sur les pas de Pina Baush, retrace leur cheminement une année durant.

Comment la séduction et la présence des corps sont-elles appréhendées puis interprétées par des adolescents pour lesquels ces interrogations sont centrales et constitutives ? Telle est l’interrogation de Pina Baush, qui vise précisément un point qui nous intéresse, le lien et l’impossible rapport.

Une danseuse : « La plupart d’entre eux (les adolescents) avaient beaucoup d’inhibitions dans le contact avec l’autre, dans le rapport au corps. » Ils ont travaillé très tardivement les scènes où garçons et filles sont ensemble. Elle ajoute : « Il y a des moments où les jeunes disaient : « je ne veux pas faire ça ». Quand on sentait que c’était trop délicat, on ne s’obstinait pas ». Au terme de cette expérience menée avec tact, où les peurs de chacun sont respectées puis dépassées, ces adolescents affirment eux-mêmes être devenus plus confiants, plus indépendants et plus sceptiques vis-à-vis des préjugés. Une jeune fille témoigne : « Les caresses, ce n’était pas évident pour moi. Je n’aimais pas. Mais si on se laisse aller à juste jouer le rôle et ressentir l’élan amoureux, alors ça va. »

Le film d’Anne Linsel et Rainer Hoffmann montre que Pina Baush, en réalisant ce projet avec les adolescents leur a offert une boussole éphémère, mais dont les effets sont durables.

Avec ce film, on découvre comment, à travers cet apprentissage, se font jour leur inexpérience, leur enthousiasme tout autant que leurs émotions, leurs angoisses, leur agressivité ou leurs pudeurs dans le rapport au partenaire, aux autres, aux danseuses, à Pina. Chacun fait preuve d’un engagement authentique à oser du nouveau, à se risquer. Un artifice leur est offert qui voile le non-rapport. La satisfaction d’un « se faire voir » dans ce théâtre dansé est nouée au collectif et au nom de Pina Baush. Le désir de l’Autre est ici orienté par la création à venir.

Les adolescents consentent aux mouvements des corps qu’ils débarrassent opportunément de certaines inhibitions, dans des limites propres à chacun. L’imaginaire du corps est en jeu mais aussi la pulsion ainsi que la parole, qui explique et s’explique, on parle beaucoup au cours des répétitions. Ils se prêtent à l’expérience heureuse d’apprendre à danser Khontaktof et découvrent dans le même temps une façon nouvelle de s’assumer et un désir d’autre chose, d’une création, mis en jeu dans une recherche commune, sous le regard bienveillant et attentif mais exigeant de Pina Baush.

Chacun y devient, pour un temps, mais régulièrement, une pièce détachée, du lien familial, du lien scolaire, et en participant à ce collectif vient s’articuler à d’autres dans un lien nouveau qui éveille au désir, point d’appui essentiel dans la vie. Cette expérience qui n’est pas une invention des adolescents mais leur vient de l’Autre, un Autre qui a pour nom Pina Baush, présente les qualités de ce que Freud préconise pour l’école : « Elle ne doit pas revendiquer pour son compte l’inexorabilité de la vie, elle ne doit pas vouloir être plus qu’un jeu de vie. »[2]


[1] La première représentation du spectacle de Pina Baush « Des adolescents dansent Kontakthof » a eu lieu le 7 novembre 2008 au Tanztheater de Wuppertal, que dirigeait Pina Baush depuis 1973.
[2] [2] Freud, « Pour introduire la discussion sur le suicide », Résultats, idées, problème, Tome I, Paris, PUF, 1984, p. 132.
Par | 2017-03-07T11:16:03+00:00 11 septembre 2016|Life - No life|