• Ma loute, Bruno Dumont
Par | 2017-03-07T11:16:05+00:00 11 juin 2016|Life - No life|

Des étoiles plein les yeux !

Le cinéma est riche des portraits des adolescents d’aujourd’hui. Le Zappeur a demandé à son envoyé spécial au Festival de Cannes un tour d’horizon des dernières productions consacrées au sujet.

Cannes 2016 ! Chaque année, au mois de Mai, le festival nous offre, au-delà des prix distribués et du marketing organisé, la possibilité de découvrir des films qui donnent une idée de l’art. Nous pouvons y repérer la façon dont les cinéastes dessinent les contours d’une adolescence contemporaine. Cannes est un lieu où plus que jamais nous prenons la mesure de ce que l’adolescence est une construction : pour chaque cinéaste, pour chaque film au un par un. Pas moins d’une quinzaine cette année : des primés – Baccalauréat de C. Mungiu, Américan Honey d’A. Arnold, Divine de H. Benyamina – aux marges pourtant lumineuses – La fille inconnue des frères Dardenne, Le parc de D. Manivel, Diamond Island de D. Chou, La jeune fille sans mains de S. Laudenbach, d’autres encore …

Et… sorti en salle, Ma Loute de Bruno Dumont ! Un mystère dans un gué, un passage entre deux rives. Il y a les porteurs, pauvres pêcheurs qui, on l’apprend très vite, tuent et dévorent les bourgeois transportés, éthérés. A l’intersection de ces allers-retours entre le cynisme des uns et la monstruosité des autres, entre le burlesque et l’horreur, deux jeunes personnages créent un autre registre, mélodramatique, qui devient l’axe du film, car il en fait vriller le déroulement bien huilé du passage. Leur rencontre troublante, sexuellement ambigüe, les arrête au milieu du gué et déplace le mystère à ce point même : l’un qui montre tous les signes de virilité est pourtant prénommé « Ma Loute », l’autre – Billie – peut dire : « Je suis une jeune fille qui joue à être un garçon », mais se fait pourtant rejeter violemment des bras de son amoureux qui s’écrie : « mais tu as des couilles ! » Bruno Dumont joue sur les flottements d’après l’enfance, sur la bascule des identifications, sur les « reconfigurations narcissiques ». Ainsi quand il flaire l’odeur de la chair de Billie, Ma Loute, élevé à la chair humaine, émet un grognement, signe de son appartenance familiale, et s’enfuit dans la honte et l’horreur. Se joue aussi la fonction du regard qui les lie dès la première fois, les embarque, leur fait croire à l’amour… jusqu’à la chute, au moment où Ma Loute, se croyant mystifié, jette Billie dans l’eau et le/la frappe à l’œil : le regard est dénudé sur ce temps flottant entre deux rives. Il réapparait à la fin, échangé d’une rive à l’autre, marqué du dévoilement. Pour le cinéaste, ce film est avant tout une ré-jouissance : « J’ai envie d’être dans la machinerie humaine pour voir comment l’horlogerie peut se dérégler. Je suis détaché aujourd’hui de la psychologie, des enjeux dramatiques, d’une histoire à raconter… »

[1] Nous pouvons alors nous en émoustiller !

 

[1] Entretien avec B. Dumont. « Déchainé ». Cahiers du cinéma, n°722, mai 2016, p. 22.

 

Par | 2017-03-07T11:16:05+00:00 11 juin 2016|Life - No life|