« L’écriture m’a soigné »[1] Autour du livre de Gaël Faye, Petit Pays[2]

L’amour des livres, pour Gaël Faye, fut sa solution, métamorphose subjective radicale pour passer du monde des morts à celui du vivant.

Tout être humain est confronté à un réel qu’il lui est impossible de symboliser totalement : le sexe, la naissance, la mort, nous confrontent à une énigme dont la culture, la civilisation, les religions visent à border le trou.

Dans sa conférence « Nous et la mort »[3], prononcée le 16 février 1915, S. Freud s’interroge sur notre conception de la mort. Il indique qu’il n’est pas possible à l’être humain d’en supporter l’idée et que « nous nous comportons généralement comme si nous voulions éliminer la mort de la vie. »[4] La plupart du temps, nous disposons « d’une explication qui réduit cette nécessité au rang de hasard »[5]. Notre propre mort est et reste pour nous irreprésentable.

Il n’y a que la guerre qui change radicalement notre relation à la mort, indique Freud dans ce texte car alors : « la mort n’est plus un hasard »[6]. La guerre nous dépossède de tous nos repères dans la vie et transforme radicalement notre conception des choses, notre regard sur le monde.

C’est de cette modification radicale du rapport à la vie et à la mort, au sortir de l’enfance, dont témoigne avec force Gaël Faye, dans son premier roman « Petit Pays » qui a obtenu le prix du roman Fnac, puis le prix Goncourt des lycéens et enfin le prix du roman des étudiants France Culture-Télérama. Il y a trois ans, son premier album rap, Pili pili sur un croissant au beurre évoquait le Burundi de son enfance, pays dont il a dû s’exiler. C’est ce même thème du paradis perdu de l’enfance qui est au centre de ce premier roman.

L’auteur a 12 ans lorsque, en 1994, au lendemain du génocide au Rwanda, alors que le Burundi sombre dans le chaos et la guerre, survient le départ forcé pour la France : « J’ai de la compassion pour l’enfant que j’ai été […] En écrivant petit pays, je voulais réparer une blessure, notamment celle que j’ai ressentie en arrivant en France, où je n’étais plus Gaël de Bujumbura, mais un petit Africain qui a fui la guerre, un réfugié. Je détestais cette identité-là, qui m’était tout à coup imposée. À ce moment-là, c’est l’écriture qui m’a sauvé. »[7]

Dans la première moitié de son livre, Gaël Faye a voulu : « évoquer la vie telle qu’elle se déroulait au Burundi avant la guerre, lorsque l’existence y était heureuse. (…) C’était au temps d’avant, c’était le bonheur, la vie sans se l’expliquer. »[8] Le lecteur voyage alors dans un Burundi joyeux, plein de vie : barza, tchélélé, kapokier, tangannyika…

Puis, dans la deuxième partie du roman, le visage du pays se modifie comme celui des enfants : insouciants, bruyants, aimant rire, s’amuser, jouer, ils deviennent silencieux, sérieux, effrayés. Ils ne comprennent plus la langue qui leur est parlée.

Le cœur battant de ce livre est incarné par la figure maternelle. Elle est le phare douloureux du narrateur. Son histoire est poignante.

Enfin dans ce très beau roman, Gaël Faye indique aussi combien ce sont les livres qui, enfant, lui ont permis de ne pas se perdre dans le labyrinthe de la violence. « Grâce à mes lectures, j’avais aboli les limites de l’impasse, je respirais à nouveau, le monde s’étendait plus loin, au-delà des clôtures qui nous recroquevillaient sur nous-mêmes et sur nos peurs. Je n’allais plus à la planque, je n’avais plus envie de voir les copains, de les écouter parler de la guerre, des villes mortes, des Hutu et des Tutsi. »[9]

L’amour des livres a été son « assurance contre la haine qui se tient à l’affût. »[10]

 


[1] Faye G., Extrait de la chanson Petit Pays, Album : Pili Pili sur un Croissant au beurre, Mercury, 2013.
[2] Faye G., Petit pays, Paris, Grasset, 2016.
[3] Freud S., Nous et la mort, Conférence prononcée le 16 février 1915 devant la loge viennoise de l’association B’nai B’rith, in Belilos M. et coll., Freud et la guerre, Paris, Michel de Maule, 2011.
[4] Belilos M., Ibid., p.30.
[5] Ibid.
[6] Ibid.
[7] Entretien avec Gaël Faye, Le paradis retrouvé, Télérama n°3492, du 17 au 23/12/16.
[8] Ibid.
[9] Faye G., Petit Pays, op. cit., p. 170.
[10] Belilos M., op. cit., p. 42.