Par | 2017-03-07T11:16:00+00:00 27 octobre 2016|Life - No life|

L’enfance, plus d’après ?

« Attraper » les enfants juste avant leur chute dans le vide… c’est « L’attrape-cœur » de Salinger encore et toujours livre culte auprès de jeunes

Paru en 1951 aux USA, sous le titre The Catcher in the Rye, L’attrape-cœurs de J.D. Salinger1 est toujours un objet privilégié d’étude, aujourd’hui encore lecture des jeunes en quête d’autres romans. À quoi tient ce succès mondial qui a traversé des décennies ?

Holden a été viré de Pencey Prep : école secondaire préparatoire à l’entrée à l’université −réservée aux familles à fric, comme la sienne− mais sa déprise scolaire est ancienne. C’est d’abord une crise du savoir, depuis longtemps, il dérive d’école en école. Cette rupture inclut un exil du groupe de ses semblables, une désaffection des rites qui en rythment la temporalité : le sacro-saint jeu de foot ; les virées en voiture pour sortir des filles.

Ce dernier renvoi parachève la destitution des maîtres. Holden est coutumier des adieux à l’école ; ils lui procurent une impression de disparaître qui en fixe la jouissance. Mais cette fois, son départ est une fugue qui a ses racines dans l’immixtion traumatique du sexuel matérialisée par une terrible raclée que lui file son voisin de dortoir. Stradlater « le magnifique » est un beau gosse à la virilité insolente que Holden suspecte de lui avoir volé sa « presque » girlfriend, Jane, en « le faisant avec elle dans la voiture ». Après le pugilat, Holden aperçoit dans son visage ensanglanté le dur qu’il voudrait être.

La fugue de Holden dure trois jours et trois nuits dans un New York d’hôtels, de bars, de boîtes de nuit, mais aussi de musées et de parcs pleins de souvenirs d’enfance. Cette dérive montre une désidéalisation de l’Autre de l’American Way of Life et de l’American Dream dont ses parents sont les produits version bling-bling et, lui, le déchet. Mais ses propres idéaux sont semés de débris issus des variantes littéraires de ces mythes : prendre la route sac à dos, aller à l’Ouest, vivre dans une cabane au fond des bois, loin de la civilisation.

Au sortir de son errance, ému par le spectacle de sa petite sœur Phœbé sur un manège, Holden renonce à sa cavale en solitaire pour rentrer à la maison et se consacrer à sauver Phœebé de l’immoralité du monde. Il cite, de travers, le poète Robert Burns : « If a body catch a body coming through the rye » (« Si une personne attrape une autre personne qui vient à travers les seigles… ») Cette phrase déclenche en lui, dit-il, l’image de jeunes enfants jouant dans un champ de seigle bordé par une falaise. Ils risquent ainsi de basculer dans le vide si lui-même ne se tenait au bord pour les « attraper » (catch) avant leur chute. Dans cette image onirique, Holden se voit comme la seule « grande personne » capable de faire exister un Autre protecteur et altruiste. Car s’il n’y a plus de grandes personnes alors il n’y a plus d’enfants. Le fantasme de Holden, c’est d’incarner cet Autre fraternel dont la mission est de sauver les enfants des affres moraux et physiques de la sexualité en coupant l’enfance de tout « après ».

Holden ne se sépare jamais du gant de base-ball d’Allie, son frère mort. C’est un objet singulier griffonné de morceaux de poèmes. Il fonde un rapport à lalangue qui fait tenir son corps là où se défont les idéaux et où l’énigme amoureuse achoppe sur les exigences de la sexualité. Ainsi le parler de Holden, trivial, gouailleur truffe de sa jouissance langagière le fantasme désincarné de fraternité des cœurs évoqué par le titre français.

 


1  J.D. Salinger, The Catcher in the Rye ; en français, L’attrape-cœurs, traduction Annie Saumon (1985), Paris, Poche Pocket (2002). Salinger est né en 1919 à New-York, mort en 2010 dans le New-Hampshire où il s’était retiré après la fulgurante notoriété de son roman.
Par | 2017-03-07T11:16:00+00:00 27 octobre 2016|Life - No life|