Par | 2017-03-09T22:53:45+00:00 8 mars 2017|Life - No life|

Les adolescents et la lecture. Paroles de libraire

« Si la lecture « ado » est là encore une construction, à l’image des rayons qui endossent cette dénomination, quelques traits insistent aujourd’hui dans ce qui fait recette parmi les récits proposés. Une bonne raison pour s’y pencher »

Après avoir été libraire pendant une douzaine d’année, Hélène Lemounaud, titulaire en 2015 du master de recherches en littérature d’enfance et de jeunesse à l’Université d’Artois, travaille aujourd’hui dans l’édition.

De nombreux articles paraissent régulièrement sur le rapport des adolescents à la lecture. C’est devenu un objet d’étude tout récemment, puisqu’il y a encore 30 ans, on faisait peu cas de cette catégorie de lecteur ; ni les librairies ni les bibliothèques ne consacraient de rayon spécifique à cette tranche d’âge. Depuis ces vingt dernières années, tout a changé et une littérature spécifique leur est destinée. Et même si l’on entend souvent dire que « les jeunes ne lisent plus », il semblerait que la situation soit beaucoup plus complexe : certains, arrivés à l’adolescence, happés par le monde des écrans, par les jeux vidéo, par les activités sportives, désertent le monde des livres mais nombreux encore lisent, et lisent beaucoup, et d’une façon particulière.

Ce qui frappe d’emblée dans les comportements de ces nouveaux lecteurs, c’est leur capacité à lire et à relire un même roman. En BD et manga, la relecture est aussi fréquente, mais cela ne les distingue pas des adultes qui, eux aussi, ont un rapport à l’image lié à une forme de répétition. Relire un roman n’est pas fréquent chez les adultes, alors que les ados éprouvent eux un plaisir immense à relire un roman aimé, une, deux, cinq fois ! L’ouvrage est dévoré avec le même élan. En cela, il semblerait que l’ado-lecteur ait gardé un comportement d’enfant-lecteur qui va relire des dizaines de fois un même album, intégrant ainsi des éléments qui structurent et rassurent son rapport naissant au monde et à sa troublante complexité.

Que lisent les ados ? Pour faire vite, nous pouvons dire qu’il existe, comme chez les adultes, une multiplicité de lecteurs ; certains tournés exclusivement vers les mangas – et un certain type de manga, puisqu’ils sont clairement sexués – d’autres vers des romans noirs hyper réalistes comme le terrible Je mourrai pas gibier de Guillaume Guéraud ou les « sick lit » roman réaliste dont le thème principal est la maladie tel Nos étoiles contraires de John Green. D’autres encore préféreront les romans humoristiques, comme Le Journal d’un dégonflé de Jeff Kinney ou Le Journal intime de Georgia Nicolson de Louise Rennison, et certains les romans d’aventures historiques, comme la série Garin Trousseboeuf de Evelyne Brisou-Pellen… Il y a, bien-sûr, le phénomène Harry Potter, série incroyable qui a permis de réconcilier des ados récalcitrants à la chose littéraire, mais a aussi enthousiasmé tous les jeunes et moins jeunes lecteurs et favorisé l’essor de la littérature adolescente dominée par la Fantasy et la Science-fiction.

Aujourd’hui on note l’engouement très net pour des ouvrages sombres, mettant en scène des jeunes soumis à des forces obscures, dans un monde futuriste, une société planifiée et maîtrisée, dominée par des dictateurs, au pouvoir absolu : Le combat ordinaire (J.-C. Mourlevat), ou dans Hunger Games (S. Collins, Divergente (V. Roth). La dystopie ou forme s’en rapprochant s’est imposée, et souvent sous la forme de séries aux imposants volumes qui n’effraient en rien leurs lecteurs. Un autre élément caractéristique est le héros, fille ou garçon, de l’âge du lecteur ou légèrement plus âgé (rarement l’inverse) qui porte en son cœur la perte d’êtres chers, père/mère ou les deux. Dans ces mondes de contre-utopie, ces héros, entrent dans la résistance, et découvrent leur condition d’élu dans des épreuves qu’ils ont à affronter. Comment ne pas faire le parallèle avec les propres épreuves qui attendent les adolescents dans notre monde contemporain ? Loin de s’enfermer dans des mondes imaginaires comme le regrettent souvent leurs parents, il semblerait bien que les jeunes s’éloignent de notre société pour mieux la comprendre et s’y projeter.

 

Par | 2017-03-09T22:53:45+00:00 8 mars 2017|Life - No life|