Par | 2017-03-17T10:46:15+00:00 16 mars 2017|Métamorphoses|

Après l’enfance, relire les souvenirs, Duras et les petits pieds de Chine

Allez lire ce magnifique texte de Marguerite Duras, trace du cheminement de l’enfant à la jeune fille, de l’horreur à l’erreur !

Pendant l’enfance, la petite Marguerite habitait l’Indochine. À l’âge de cinq ans, elle est partie en vacances en Chine avec sa mère et ses deux frères. La petite fille avait entendu que les chinois « ne voulaient pas des petites filles, qu’elles ne comptaient pour rien à leurs yeux et que dans les cas où il leur en naissait trop ils les donnaient à manger aux petits cochons »[1]. Lors de ce voyage, Duras rencontre, parmi ce qu’elle a vu et entendu une certaine idée de la féminité qui va la bouleverser et la marquer à jamais.

Le vague sentiment de l’erreur

Une image indélébile marque l’enfant qu’elle était. Le lendemain de son arrivée, elle a vu les pieds des femmes de la Chine. Elle a crié d’horreur. On lui explique que quand les petites filles atteignent son âge, on leur laisse la même paire de chaussures jusqu’à l’âge de vingt ans. Pourquoi ? demande-t-elle. On lui répond qu’il n’y a rien à dire de plus, qu’en Chine « on n’aime que les petits pieds »[2]. Énigme. Elle dit avoir vu de ses propres yeux la pénible démarche de ces femmes, « elles ne faisaient pas de pas, à vrai dire, mais des sauts minuscules de poulet »[3]. Cette image l’a frappée car elle ne pouvait pas imaginer, du haut de ses cinq ans, que marcher puisse produire chez une petite fille autre chose que de la joie.

Duras écrit dans ce texte inédit de 1950 : « […] Je me tourmentais, à cinq ans, pour les pieds des femmes de la Chine, cloîtrés dans des souliers cellulaires et j’ai conçu le vague sentiment de l’erreur ».[4] La petite Marguerite constate que ces femmes éveillaient chez elle un double sentiment : elle les plaignait et elles lui faisaient horreur. Ce sentiment mélangé gagnera en puissance quand elle deviendra une jeune fille, le sentiment de l’erreur.

Lors de ce voyage, d’autres découvertes associent à la féminité, la mort, les tourments. Ainsi, le goût des chinois pour les œufs couvés[5], des œufs qui, au moment de l’éclosion, sont conservés dans la chaux afin d’éviter que le poussin ne sorte et pour ainsi pouvoir le manger dans la coquille. Elle fut également témoin de la noyade d’une poignée de femmes qui, par ignorance et par peur, se sont mises toutes du même côté d’une embarcation jusqu’à la faire chavirer : « Elles ont été entraînées vers le fond par leurs pauvres pieds infirmes chaussés de souliers brodés, sur le front de la bêtise et de la féminité. »[6]

En quittant l’enfance, elle se dira qu’il y a quelque chose de semblable entre une petite fille et un petit poussin et qu’il n’y a rien de plus proche d’une femme apeurée et tenue ignorante qu’une volaille. Elle se rêve en libertaire : « que tous mes poussins crèvent leurs coquilles et que tous mes petits pieds de petites filles fassent éclater leurs chaussures »[7].

Après l’enfance

Marguerite grandit « tout entière »[8], donc en même temps que ses pieds ; la métamorphose de la puberté ne sera pas entravée par des souliers de petite taille. Les souvenirs d’enfance lui reviennent et elle tente de leur trouver une place. Elle a 17 ans et elle habite Paris, elle se balade au Jardin du Luxembourg. Elle apprend lentement que la vie est belle, alors « la Chine devint tout à fait lointaine et mon monde de petits pieds et de poussins sombres dans les ténèbres, invengés sans doute, mais qu’y pouvais-je ? Il faut bien qu’enfance se passe. Cela prend beaucoup de forces et de temps. »[9]

À ce moment-là, Duras ne savait pas qu’elle écrirait plus de cinquante années plus tard dans L’amant, le livre qui témoigne de son entrée dans sa vie de jeune femme, la phrase suivante : « Ce manquement des femmes à elles-mêmes par elles-mêmes opéré m’apparaissait toujours comme une erreur »[10]. Une trace d’enfance, relue avec le corps d’une adolescente.

 


[1] Duras M., « Les petits pieds de la Chine », Les cahiers de l’Herne, Editions de l’Herne, 2005, p. 19.
[2] Ibid.
[3] Ibid.
[4] Ibid. p. 20.
[5]
[6] Ibid., p. 21.
[7] Ibid., P. 20.
[8] Ibid., p. 21.
[9] Ibid., p. 22.
[10] Duras M., L’Amant, Les éditions de minuit, 1984, p. 28.
Par | 2017-03-17T10:46:15+00:00 16 mars 2017|Métamorphoses|