Retour sur cette construction signifiante, l’adolescence, qui prend l’allure d’une bulle temporelle qui ne cesse de gonfler. Mais cela n’a pas toujours été comme ça…

Dans le discours courant, l’adolescence est définie comme la période de la vie entre l’enfance et l’âge adulte s’accompagnant d’importantes transformations physiologiques, psychologiques et sociales.

Dans ce petit extrait de L’Émile, Jean-Jacques Rousseau décrit avec minutie l’adolescence et ses affres : « Nous naissons pour ainsi dire deux fois, l’une pour exister et l’autre pour vivre, l’une pour l’espèce et l’autre pour le sexe […] Jusqu’à l’âge adulte, les enfants des deux sexes n’ont rien d’apparent qui les distingue : même visage, même figure, même teint, même voix, tout est égal : les filles sont des enfants, les garçons sont des enfants, le même nom suffit à des êtres si dissemblables […] Comme le mugissement de la mer précède de loin la tempête, cette orageuse révolution s’annonce par le murmure des passions naissantes : une fermentation sourde avertit de l’approche du danger. Un changement dans l’humeur, des emportements fréquents, une continuelle agitation d’esprit rendent l’enfant parfois indisciplinable. Il devient sourd à la voix qui le rendait docile : c’est un lion dans sa fièvre, il méconnaît son guide, il ne veut plus être gouverné »[1].

Les sociétés traditionnelles avaient des rites pour formaliser ce passage de l’enfance à l’âge adulte proche des transformations physiologiques de la puberté – puberté à laquelle Freud se réfère pour parler de cette période de la vie – et qui engageaient directement le jeune dans ses responsabilités sociales.

Au cours des temps, cette période de la vie que les sciences humaines nomment adolescence n’a pas toujours existé. L’incontournable ouvrage de Philippe Ariès L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime[2] a été le premier à le démontrer. La notion de jeunesse s’est construite socialement et a mis en valeur l’adolescence à partir de la fin du XVIIIème siècle dans le cadre de l’émergence de la famille moderne.

Au Moyen Âge et au début des Temps Modernes, aucune spécificité n’était reconnue à cette période de l’existence. Dès l’âge de 7 ans, la vie des enfants était confondue avec celle des adultes qu’ils « pouvaient prendre comme “modèle” »[3]. De la naissance à la mort, l’existence de chacun était réglée par la religion.

Les temps ont radicalement changé, les « ados » vivent entre eux, isolés des adultes et dans une culture qui leur est propre, où ils se prennent les uns les autres pour modèle laissant chacun dans un isolement très angoissant.

Certes la psychanalyse tient compte du temps présent mais elle est aussi intemporelle. C’est la raison pour laquelle l’adolescence n’est pas un de ses signifiants. Freud lui a préféré celui de puberté et Lacan celui de jeunesse.

Grandir ne va pas de soi et aucun savoir ne peut dire le comment faire.


[1] Rousseau J.-J., Émile ou de l’éducation, Paris, Flammarion, 1972.
[2] Ariès P., L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, Paris, Plon, 1960.
[3] Ibid.