Le moment critique qu’est la sortie de l’enfance peut être vécu comme un saut dans le vide. Ces champions en font un choix de vie. Peut-être parce qu’ils savent faire avec le vide !

Championne du monde d’escalade et aventurière, Stéphanie Bodet explore les facettes de l’ascension depuis plus de vingt ans. Dans son deuxième livre, elle relate ce tournant après l’enfance, où elle se détermine pour la grimpe : « J’ai quinze ans. Mon prof de flûte

[…] me dit : ‘’ […] tu devrais choisir […] entre la flûte et l’escalade […] » Je songe à ma nouvelle passion […] l’escalade […] Aurait-on idée de chercher à traduire un coup de foudre ? […] je regarde mes mains égratignées et mes articulations gonflées du dimanche passé à grimper […] Quelques jours plus tôt, un amoureux éconduit […] m’avait assené : « T’as des mains de paysanne, on dirait des pieds ! » […] Ces mains, moches peut-être mais si sensibles à l’écorce de pierres, elles avaient trouvé leur utilité. […] J’avais l’âge où l’on ne sait qu’en faire. Les laisser ballantes ou les fourrer dans ses poches pour se donner une contenance. Sur le rocher, ces mains encombrantes, elles vibraient, elles devenaient vivantes, puissantes. Mes doigts, plus tard, je les voudrais noueux comme un vieux cep de vigne, me dis-je en repensant aux mains de ma grand-mère. […] Abandonnant le champ du solfège […] je suis partie m’amuser sur les rochers […] je venais de faire le choix d’une vie. » [i]

Multiple champion de ski-alpinisme, de skyrunnin[ii] recordman de l’ascension du Mont Blanc, du Cervin, du Mac Kinley, etc.., Kilian Jornet parle dans son premier livre de ce moment après l’enfance, où il se choisit une vie pour la compétition : « C’est à dix-huit ans que tu dois commencer à choisir une vie, un travail, une famille, de quoi remplir ton frigidaire, une voiture, un endroit pour vivre. […] Moi je n’ai rien choisi de tout cela, j’ai choisi autre chose […] le reste de la pièce était occupé par nos premières fiancées : les bicyclettes, les baskets, les bottes et les skis qui faisaient l’objet d’un traitement spécial. Sur les murs […] une affiche de la vingtième édition de la Pierra Menta […] la course qu’avaient gagnée les plus grands coureurs de l’histoire, la course qu’il fallait courir au moins une fois dans sa vie et dont nous rêvions tous les jours. […] C’est ainsi que derrière ces murs, et avec l’envie de détruire nos corps à force de nous entraîner, est née la Fuenri’s Factory. Un groupe d’amis avec deux idées en tête : des mètres et encore des mètres. Le reste n’avait pas d’importance. […] Il fallait s’entraîner et participer à des compétitions. »[iii]

L’un comme l’autre trouvent à traiter « ce moment critique où s’opère une disjonction […] entre le lieu où ça se dit et le lieu où ça se jouit ».[iv] Pour Stéphanie, c’est un encombrement au niveau des mains. L’envie de détruire son corps laisse penser que Kilian a affaire à une jouissance plus envahissante. Leurs pratiques s’articulent à une transmission familiale et à quelques autres. Le « oui » du professeur de flûte et le souvenir des mains noueuses de sa grand-mère ouvrent Stéphanie à un nouvel arrangement qui semble pacifié entre la langue et le corps. L’image phallicisée des champions entraine plutôt Kilian dans une course sans fin. L’un et l’autre font de leur pratique sportive une rencontre à la hauteur d’une rencontre amoureuse…


[i] Bodet S., À la Verticale de soi, Paris, éditions Paulsen Guérin, 2016, p. 42.
[ii] Skyrunning (de l’anglais, littéralement « course de ciel ») : sport extrême de course à pied en montagne à une altitude supérieure à 2 000 mètres, avec une pente supérieure à 30 % et une difficulté d’escalade ne dépassant pas le 2e degré.
[iii] Jornet K., Courir ou mourir, le journal d’un skyrunner, Paris, Outdoor-editions, 2011, p21.
[iv] Roy D., « La jeunesse des ados » Hebdo blog n°65, mars 2016.