Par | 2017-03-13T11:28:44+00:00 11 mars 2017|Non classé|

Addicts au numérique ?

Les ados et le numérique : un thème qui fait parler sans fin les chercheurs, à croire qu’ils en deviennent addicts !

À parcourir ce qui s’écrit, dans le champ des sciences sociales, sur le rapport des adolescents au numérique, on tombe presque à tous les coups sur un troisième terme, celui d’addiction. Cette récurrence n’est-elle pas le signe d’un réel en jeu dans ce rapport ? L’existence d’une« cyberaddiction », a fortiori chez les adolescents, fait néanmoins l’objet d’un vif débat entre chercheurs.

Ainsi, un avis de l’Académie des sciences, intitulé L’enfant et les écrans[1], réfute la possibilité d’une addiction aux objets numériques : « La crise d’adolescence, avec l’instabilité qu’elle suscite, peut […] favoriser un refuge dans les écrans », mais« aucun consensus n’est établi à ce jour, aucune étude ne permettant d’affirmer l’existence d’une addiction au sens qui est reconnu à ce mot. Les comportements de repli observés peuvent constituer, pour la majorité, une forme de fuite qui disparaîtra avec le traitement du trouble sous-jacent (dépression, problèmes relationnels, etc.). Quant aux attachements aux écrans les plus extrêmes, ils pourraient révéler des pathologies compulsives qui ont toujours existé »[2].

Les auteurs (parmi lesquels Serge Tisseron) préfèrent donc parler d’« usages excessifs » ou « pathologiques » du numérique, et se servir du principe de plaisir comme norme qualitative (on ne s’étonnera pas qu’ils n’aillent pas au-delà  !) : « L’isolement dans les écrans devient problématique s’il n’est pas utilisé pour trouver du plaisir, comme les activités distractives normales, mais pour fuir un déplaisir »[3]. La dimension sublimatoire est également un critère : « S’agissant des jeux vidéo, faire une distinction entre les pratiques excessives qui appauvrissent la vie des adolescents et celles qui l’enrichissent est indispensable. […] un jeu enrichissant associe des interactions sensorimotrices et des interactions plus complexes, notamment cognitives et narratives. »[4] Mais comment préjuger de l’usage d’un objet numérique pour chacun ? Un jeu « pauvre », stéréotypé, peut avoir une fonction logique et fondamentale pour un sujet…

Pascal Lardellier et Daniel Moatti, dans leur livre Les ados pris dans la toile[5], semblent particulièrement hérissés par tous ces chercheurs – surtout S. Tisseron !– qui « idéalisent » les rapports de la jeunesse aux nouvelles technologies et en « minimisent » les dangers[6]. Pour eux, la cyberaddiction existe bel et bien ; elle fait partie des « toxicomanies sans drogues »[7]. Les adolescents sont « rendus addicts » par l’idéologie technophile dominante – la « tyrannie du branchement » –, tandis que leurs esprits et leurs vies sont formatés par ces objets[8]. Leur critère pour parler d’addiction est quantitatif : le nombre d’heures que les adolescents passent en étant « connectés »[9]. Dans cet ouvrage, tout se mesure d’ailleurs à l’aune du temps passé, sachant que les pratiques numériques ne sont jamais qu’une perte de temps qui s’effectue au détriment des apprentissages scolaires. Avec Jacques-Alain Miller et Philippe La Sagna, nous pourrions bien plutôt rapprocher ce temps passé d’une certaine suspension, prolongation du temps à l’adolescence[10].

Alors, les adolescents sont-ils particulièrement addicts, ou pas, au numérique ? Disons que les auteurs de l’Avis de l’Académie des sciences ratent la dimension addictive effectivement à l’œuvre vis à vis de ces lathouses qui se branchent sur le corps et ses circuits pulsionnels pour les prolonger dans une nouvelle et « singulière extension des possibles »[11]. P. Lardellier et D. Moatti manquent quant à eux la dimension inventive, le réseau comme « tentative de solution face à [l’]autisme généralisé »[12].

Les premiers, tout à leur croyance dans l’homéostase, invitent alors les adolescents à la modération, à la mesure, bref à l’autorégulation, tandis que les seconds en sont réduits à prôner « la déconnexion comme nouvel art de vivre »[13]. Or, nous savons grâce à Lacan que la jouissance d’un sujet n’est ni réductible au principe de plaisir, ni chiffrable, ni détachable. « La psychanalyse ne détermine pas si votre conduite est addictive ou pas en fonction du nombre d’heures que vous passez devant votre ordinateur. Elle essaie d’interpréter et de vous faire interpréter l’usage de votre ordinateur, pour vous, comme condensateur de jouissance. »[14]


[1] Bach J.-F., Houdé O.,Léna P. et Tisseron S. (s/dir.), L’enfant et les écrans – Avis de l’Académie des sciences, mars 2013. lien
[2] Ibid., p. 30.
[3] Ibid., p. 131.
[4] Ibid., p. 132.
[5] Lardellier P. et Moatti D., Les ados pris dans la Toile. Des cyberaddictions aux techno-dépendances, Paris, Le Manuscrit, 2014.
[6] Ibid., p. 57.
[7] Ibid., p. 32.
[8] Ibid., p. 162.
[9] Ibid., p. 20.
[10] Cf. Miller J.-A., « En direction de l’adolescence », Interpréter l’enfant, Paris, Navarin, 2015, p. 195 & La Sagna Ph., « L’adolescence prolongée, hier, aujourd’hui et demain », Mental, n° 23, 2010, p. 18.
[11] Ibid.
[12] Naveau L., « Addictifs ou inventifs ? », Accès à la psychanalyse, Bulletin de l’ACF-VLB, n° 7, 2014.
[13] Lardellier P. et Moatti D., op. cit., p. 178.
[14] Freda G., « De la toxicomanie aux addictions, réflexions sur un changement lexical et ses conséquences socio-sanitaires », La Cause du désir, n° 88, 2014, p. 40.
Par | 2017-03-13T11:28:44+00:00 11 mars 2017|Non classé|