Par | 2017-03-13T11:28:43+00:00 11 mars 2017|Non classé|

C’est ‘l’ φ…

Avec ou sans perche, de quoi le selfie est-il le nom ? En particulier pour ces jeunes qui nous interrogent et chez lesquels cet usage a un succès troublant ?

Vrai que les jeunes gens s’adonnent de nos jours avec une gourmandise manifeste et non feinte au selfie. Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls : la pratique transcende les classes d’âge, tout autant que les classes sociales. Qui ne possède pas aujourd’hui un téléphone portable-appareil photo, si bien nommé smartphone ? Pourtant, nombre d’observateurs et de cliniciens avisés[1] insistent sur la prévalence du goût immodéré des ados pour l’image-numérique-de-soi. Ce fait mérite qu’on y accorde toute l’attention. Dans une conférence de 1995, Jacques-Alain Miller propose une voie heuristique. Il rappelle notamment que « la constance avec laquelle Lacan rend compte de la prééminence du corps propre chez les êtres humains a à voir avec la supposition d’un manque, la supposition d’une faille, que l’image du corps viendrait colmater, recouvrir.[2] » Cette remarque l’amène alors à formuler, après un réexamen du stade du miroir, qu’en définitive, « le secret de l’image, le secret du champ visuel, c’est la castration[3] ». Cette idée, mise au jour très tôt, et de manière très marquée par Lacan[4], se vérifie toujours, dans les représentations de l’image du corps dans l’art : qu’on la nie, qu’on l’exacerbe, qu’on la cible, qu’on la déporte, c’est toujours de castration dont il s’agit dans l’image[5]. Pour caractériser notre époque toute envahie par les écrans et le défilé incessant des images de corps Jacques-Alain Miller n’hésite pas à évoquer le propre d’une boulimie toute imaginaire[6] : somme toute, un gavage infini d’images, toutes porteuses, chacune à sa manière, d’une grimace de la vie, véritable palpitation de jouissance doublée d’indice de castration. Nul doute, qu’après l’enfance, ladite castration reste l’épreuve renouvelée à laquelle chaque ado a à s’affronter et ce de manière non contingente, mais bien plutôt essentielle. Freud n’a pas cessé de le signaler[7], Lacan allant jusqu’à préciser « qu’à quatorze ans le savoir de la castration est ce qu’on évite mal » [8], (ce que rappelait Alexandre Stevens, proposant d’appréhender l’adolescence comme symptôme de la puberté[9]). Gageons alors, à l’aune de ce réel, que la passion du selfie pourrait s’interpréter comme un Janus bifrons. À un moment de la vie où les mots manquent à dire l’éprouvé d’un corps dont l’image se trouble, il se pourrait qu’il y ait là une duplicité fonctionnelle d’usage de l’image-numérique-de-soi : un mouvement perpétuel de défense/fascination au regard du non-rapport, particulièrement exacerbé à l’âge de la jeunesse. Totalement supporté par la lathouserie de l’époque, le selfie signerait alors ce qui ne cesse de se rappeler, de façon lancinante, au souvenir du jeune parlant, ce qui le captive et fait son drame : un véritable c’est l’phi, en somme !


[1] Tel que le décryptent par exemple Fabian Fajnwaks et Hélène Bonnaud :
Fajnwaks Fabian, Pourquoi sommes-nous tous fous de selfies ;
Bonnaud Hélène, Pourquoi se met-on en scène sur internet ?
[2]– MillerJ.-A., « L’image du corps en psychanalyse », La Cause freudienne, n°68, Paris, 2008, p.96.
[3]Ibid., p. 100.
[4]Il évoque l’aspect salutaire de l’imago du semblable, conçue comme une défense au regard de la castration, cf.Lacan J., « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », Autres Écrits, Paris, Le Seuil, Coll. Champ freudien, 2001, p. 42.
[5]-MillerJ.-A., « L’image du corps en psychanalyse  », op. cit., p. 100-101.
[6]Ibid.
[7]-Toute la clinique freudienne tourne autour de la castration comme Lacan le rappelle en quelques lignes en 1958, cf.Lacan J., « La signification du phallus », Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 685.
[8]-Lacan J., « Discours de conclusion au Congrès de l’EFP sur « La technique psychanalytique” »,Lettres de l’École freudienne de Paris, 1972, n°9, p. 513.
[9]-Stevens A., « L’adolescence, symptôme de la puberté », Les Feuillets du Courtil,n°15, mars 1998.
Par | 2017-03-13T11:28:43+00:00 11 mars 2017|Non classé|