Par | 2017-03-12T08:43:20+00:00 10 mars 2017|Non classé|

Daniel Pennac, Journal d’un corps

13 ans, 1 mois, 2 jours

Jeudi 12 novembre 1936

Je l’ai fait ! Je l’ai fait ! J’ai fait tomber le drap de mon armoire et je me suis regardé dans la glace ! J’ai décidé que c’était fini. J’ai fait tomber le drap, j’ai serré les poings, j’ai respiré un bon coup, j’ai ouvert les yeux et je me suis regardé ! JE ME SUIS REGARDE ! C’était comme si je me voyais pour la première fois. Je suis resté très longtemps devant le miroir. Ce n’était pas vraiment moi à l’intérieur. C’était mon corps, mais ce n’était pas moi. Ce n’était pas même un camarade. Je me répétais : Tu es moi ? C’est toi, moi ? Moi, c’est toi ? C’est nous ? Je ne suis pas fou, je sais très bien que je jouais avec l’impression que ce n’était pas moi, mais un garçon quelconque abandonné au fond du miroir. Je me demandais depuis combien de temps il était là. Ces petits jeux qui mettent maman hors d’elle n’effrayaient pas du tout papa. Mon fils, tu n’es pas fou, tu joues avec tes sensations, comme tous les enfants de ton âge. […] Il est vrai que mon reflet m’est apparu comme un enfant abandonné dans mon armoire à glace. En faisant tomber le drap, je savais bien qui je verrais, mais ce fut quand même une surprise, comme si ce garçon était une statue abandonnée là bien avant ma naissance. Je suis resté longtemps à le regarder.

Daniel Pennac, Journal d’un corps, Paris, NRF, Ed. Gallimard, 2012, p. 29.

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