Par | 2017-03-12T08:43:20+00:00 10 mars 2017|Non classé|

Delphine de Vigan, No et moi

« Alors je me lance, dans le désordre, et tant pis si j’ai l’impression d’être toute nue, tant pis si c’est idiot, quand j’étais petite je cachais sous mon lit une boîte à trésors, avec dedans toute sorte de souvenirs, une plume de paon du Parc Floral, des pommes de pain, des boules en coton pour se démaquiller, multicolores, un porte-clés clignotant et tout, un jour j’y ai déposé un dernier souvenir, je ne peux pas te dire lequel, un souvenir très triste qui marquait la fin de l’enfance, j’ai refermé la boîte, je l’ai glissée sous mon lit et ne l’ai plus jamais touchée, mais des boîtes ceci dit j’en ai d’autres, une pour chaque rêve, dans ma nouvelle classe les élèves m’appellent le cerveau, ils m’ignorent ou me fuient, comme si j’avais une maladie contagieuse, mais au fond je sais que c’est moi qui n’arrive pas à leur parler, à rire avec eux, je me tiens à l’écart, il y a aussi un garçon , il s’appelle Lucas, il vient me voir parfois à la fin des cours, il me sourit, il est en quelque sorte le chef de la classe, celui que tout le monde respecte, il est très grand, très beau, et tout, mais je n’ose pas lui parler, le soir j’expédie mes devoirs et je vaque à mes occupations, je cherche des nouveaux mots, c’est comme un vertige, parce qu’il y en a des milliers, je les découpe dans les journaux, pour les apprivoiser, je les colle sur les grands cahiers blancs que ma mère m’a offerts, quand elle est sortie de l’hôpital, j’ai plein d’encyclopédies aussi, mais je ne m’en sers plus tellement, à force je les connais par cœur, au fond du placard j’ai une cachette secrète, avec des tas de trucs que je ramasse dans la rue, des trucs perdus, des trucs cassés, abandonnés et tout… »

De Vigan D., No et moi, Jean-Claude Lattès, Paris, 2007, p.29-30

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