Par | 2017-03-12T08:58:46+00:00 8 mars 2017|Non classé|

Hervé Guibert, Mes parents

C’est l’automne, il y a des mandarines : je repousse la porte de la cuisine pour éplucher directement la mandarine dans le seau à ordures ; je regarde distraitement tomber les pelures une à une dans le seau quand soudain je distingue au-dessus des détritus quelque chose de luisant et dégonflé, totalement inconnu, que je ramasse pour l’examiner : mes doigts se mettent à faire glisser la membrane translucide sous sa glu, cherchant à comprendre ce qu’elle peut être, l’ignorant et l’apprenant à la fois, très légèrement horrifié, d’une horreur que recouvre la satisfaction de détective qui consiste à rattacher ma sensation à l’affairement de mes parents. Je laisse retomber la capote dans le seau et m’essuie les doigts sur les pelures, mange la mandarine.

Quelques instants plus tôt, mon père est l’être que j’adore le plus au monde. En quelques secondes, le temps de ce toucher, il me devient l’être le plus haïssable. Je ne sais s’il comprend pourquoi, désormais et avec véhémence, je refuse de l’embrasser. Pourquoi, toujours injustement, à partir de cet instant, sa joue me dégoûte, pourquoi je refuse de remonter sur ses pieds et de m’enfouir la tête dans son pantalon, pourquoi je l’empêche en me moquant de lui de m’appeler « son ami » comme il le désire.

Hervé Guibert, Mes parents, Folio, 1986, p. 70.

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