Par | 2017-03-16T13:55:06+00:00 15 mars 2017|Non classé|

Sex all over the place ! Rencontre avec Véronique Voruz

Propos recueillis par Victor Rodriguez

Véronique Voruz est psychanalyste membre de l’École de la Cause freudienne, elle est la directrice de la revue The Lacanian Review , la revue anglophone de l’Association mondiale de psychanalyse et de la New lacanian school. Véronique Voruz a été nommée Analyste de l’École il y a peu.

Le Zappeur : The Lacanian Review ?

The Lacanian Review est la revue anglophone de l’AMP* et de la NLS*. Son objectif est double : transmettre l’orientation lacanienne en langue anglaise, mais aussi s’enseigner des discours anglophones qui structurent notre hypermodernité. Ainsi le deuxième numéro de The Lacanian Review est consacré à la sexualité. En conversation avec des universitaires nord-américains, nous avons choisi de l’intituler Sex all over the place. En effet, ce titre fait résonner l’expression anglaise all over the place, qui veut à la fois dire partout et en désordre – sans principe organisateur, donc. Il évoque que le sexe est aujourd’hui à la fois omniprésent et sans coordonnées. Pris entre la débauche d’images pornographiques d’un côté, et la pluralisation des identités sexuelles de l’autre.

Le Zappeur : À partir de là, comment les jeunes parviennent-ils à se situer dans le champ de la sexualité et de l’amour ?

Cette double caractéristique de la sexualité contemporaine est à corréler avec le refus de l’hétéronormativité qui a animé la scène LGBT+ à ses débuts, notamment dans le travail de Judith Butler inspiré de Foucault et Lacan. Ce refus est considéré comme acquis par beaucoup, un véritable minimum syndical. De fait, il est de plus en plus fréquent de parler de la scène trans*[1]. Ce signifiant adjoint d’un signe, trans*, est intéressant. Il a vocation à représenter ceux qui refusent l’hétéronormativité – c’est-à-dire la différence sexuelle comme principe répartiteur des êtres humains – sans leur donner une identité sexuée fixe, contrairement aux signifiants inclus dans le sigle LGBT et qui substituent un champ pluriel au binaire homme/femme. On peut y voir une tentative de pallier les effets ségrégatifs de l’Identity Politics[2].

Ce numéro de The Lacanian Review cherche, d’une part, à intervenir dans le malentendu qui règne entre le champ des Queer Studies et la psychanalyse. Ainsi nous avons demandé à Jack Halberstam, professeur trans* aux États-Unis, de dialoguer avec Marie-Hélène Brousse, psychanalyste, afin de préciser les positions respectives de chaque discours. Plusieurs contributions explorent ensuite différentes facettes du thème : la pornographie est explorée à l’époque d’Internet, les Gender Studies y sont relues à la lumière de l’orientation lacanienne.

Le Zappeur : Le sexe, pour la jeunesse d’aujourd’hui, se présente-t-il de la même manière que pour la jeunesse de jadis ?

Certainement pas. Il y a souvent beaucoup de confusion chez les adolescents qui pensent avoir le choix d’une sexualité à la carte. Cette croyance est facilitée par les applis qui programment la rencontre avec les partenaires sexuels éventuels par le biais de caractéristiques organisées en menus. C’est l’idéologie libérale au sens classique qui semble régir le champ de la sexualité. Rien n’est interdit, tout est question de choix à partir d’une supposée naturalité de l’orientation sexuelle enfin libérée des contraintes sociétales et de l’artificialité du modèle reproductif imposé par le patriarcat. Cet embarras du choix peut laisser les adolescents démunis. Pris dans les remous du relativisme, les discours offrent peu d’appui. Quant à la jouissance sexuelle elle-même, au-delà des questions identitaires, l’accessibilité immédiate de la pornographie peut avoir des effets très inhibants sur la rencontre des corps.

Le Zappeur — À partir de ce travail que vous avez réalisé, pouvez-vous dégager une « nouvelle donne » du sexe pour l’après-enfance ? Si oui, quelle est-elle ?

Il est clair que plus que jamais, la sexualité relève d’un repérage que chacun a à faire pour lui-même. La prolifération des identités sexuelles ne fait pas programme pour la jouissance qui reste prise dans les fantasmes de chaque sujet. Chaque jeune qui découvre sa sexualité dans la rencontre à la fois avec le corps de l’autre et son corps en tant qu’Autre, doit se débrouiller sans les solutions de l’autoroute de la tradition. Certains choisiront sans doute le modèle traditionnel, d’autres composeront avec les signifiants et objets de notre temps pour trouver à loger leur jouissance dans un ou des partenaires moins classiques. Ce qui est sûr, c’est que le ratage continuera, pour les uns comme pour les autres, à être au cœur de la sexualité.

* A.M.P. : Association Mondiale de Psychanalyse.
* N.L.S. : New Lacanian School.

 


[1] Ainsi, par exemple, dans le titre de la série Transparent, qui met en scène un père retraité devenant trans en Californie et narre ses déboires avec les différentes communautés.
[2] C’est ainsi que l’on nomme les demandes politiques des minorités sexuelles, raciales ou autres, et qui revendiquent la reconnaissance de leur différence ainsi que l’égalité juridique.
Par | 2017-03-16T13:55:06+00:00 15 mars 2017|Non classé|