Par | 2017-03-16T00:51:40+00:00 15 mars 2017|Non classé|

Tous addicts !

 Comment se faire le partenaire d’un sujet qui ne manque pas ? En inventant, par le malentendu dans la langue, les conditions d’une rencontre

Les époques changent comme les pratiques de consommation. On n’utilise guère plus le terme de drogue mais de produit, l’addiction a remplacé la toxicomanie et les consultations « cannabis » se nomment désormais Centre pour jeunes consommateurs.

Posons qu’il existe des addictions avec et/ou sans drogue. Ces dernières font l’objet de demandes des adolescents, plus particulièrement de leur entourage (parents, enseignants, médecin, etc.). Ces dépendances questionnent la position du sujet vis-à-vis de l’Autre. Et il y a une distinction à faire entre l’Autre incarné du dealer et l’Autre virtuel (surtout avec l’usage d’internet). On peut même parler d’un Maître invisible et anonyme pour les jeux de hasard. Le discours capitaliste n’est jamais resté insensible à ce marché. Dans les addictions avec drogue, c’est l’objet déchet qui est au-devant de la scène. Pour les addictions sans drogue, le marché de l’emploi recrute les meilleurs d’entre eux, car ils peuvent être d’excellents aiguilleurs du ciel avec leur hyper attention  ! C’est ce que nous apprenons dans le livre de Bernard Stiegler, Prendre soin, où il évoque une étude de Katherine Hayles.

Jusqu’où et comment se faire le partenaire d’un sujet qui ne manque pas ou de presque rien ? S’il n’y a de cause que de ce qui cloche, dans la toxicomanie nous avons affaire à une jouissance opaque. Ainsi, la Jouissance rend solitaire. L’héroïne concerne la séparation et le déchet, dans le silence de la pulsion autoérotique. La cocaïne relève davantage de l’aliénation et du bling-bling, comme un cri de la pulsion, où le partenaire se fait moyen de la Jouissance.

Les addicts sans drogue sont plus sensibles à l’aliénation signifiante : « Faites vos jeux, rien ne va plus ! », pour le gambler, jeux vidéo en ligne, réseaux sociaux, Pokémon Go, etc. Ce type d’aliénation déchire les familles, désespère les professionnels et peut mener au pire.

Or, le toxicomane est heureux, sans l’Autre. Dans la solitude d’un plus-de-jouir réel, serait-il le représentant moderne d’un « anti-amour » ? On évite le manque et autres embrouilles, par le truchement d’une jouissance neuronale. Il fait d’ailleurs beaucoup cogiter les tenants des neurosciences. Mais celles-ci le forclosent comme sujet, lui préférant l’entité ratière … Son mode de jouir, branché essentiellement sur un partenaire a-sexué, fait qu’il sacrifie l’imaginaire de l’amour (agalma) au Réel du plus-de-jouir. Sa jouissance n’en est que plus profondément autistique. Qui plus est, son mode de jouir n’est plus authentifié par sa collectivisation, effectuée par l’Autre social. Ces lignes sont inspirées du cours de J-A Miller et E. Laurent « L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique ».

L’eskabeau que les adolescent(e)s tentent de se construire varie selon les périodes et les modes. Les raves, les conduites à risques, les tatouages, les piercings, les réseaux sociaux – pour ne nommer que ceux-là – sont, pour le moment, inscrits et reconnus dans notre modernité. L’Idéal s’y maintient encore, l’Autre n’y est pas encore éjecté : ça peut faire tribu et contribuer à marier sublimation freudienne et narcissisme. Mais l’hypermatérialisation virtuelle et la marchandisation – sans sujet – du plus-de-jouir risquent de renvoyer les addicts à « un discours terriblement sans parole », écrivait Philippe La Sagna[1].

En définitive, ne sommes-nous pas tous addicts… au langage ? Vive le malentendu et le ratage pour contrer les amateurs d’homéostase et de réussites ready made ! Pour ce faire, ne faut-il pas se brancher sur un Autre objet que celui de la consommation ? Le mathème a> I développé par J.-A. Miller demeure une boussole dans notre clinique avec les adolescent(e)s. Il y a à inventer les conditions d’une rencontre inédite pour que l’objet de consommation se distingue de l’objet a du désir et du fantasme.

 


[1] La Sagna P., « La politique de la psychanalyse à l’époque du zénith de l’objet a – hier aujourd’hui demain », La Cause freudienne, n°69, sept. 2008, p.65.
Par | 2017-03-16T00:51:40+00:00 15 mars 2017|Non classé|