Par | 2017-03-12T08:58:46+00:00 8 mars 2017|Non classé|

Virginia Woolf, Lundi ou mardi

Deux nouveaux promeneurs marchant sur la pelouse dépassèrent la feuille. Cette fois, ils étaient tous deux d’allure juvénile, un jeune homme et une jeune fille. Tous deux étaient dans leur prime jeunesse, et même dans la saison qui la précède, lorsque les plis lisses et roses de sa fleur n’ont pas encore rompu leur enveloppe gommée, lorsque les ailes du papillon, bien que pleinement développées restent immobiles au soleil.

« Une chance que l’on ne soit pas vendredi, fit-il.

– Pourquoi ? Tu crois à la chance ?
– Le vendredi, ils font payer six pence.
– Qu’est-ce que ça peut faire ? Ça les vaut, non ?
– C’est quoi « ça » ? – qu’est-ce que tu entends par « ça » ?
– Oh, peu importe – je veux dire – tu sais bien ce que je veux dire. »

Il y avait de longs silences entre chacune de ces remarques, prononcées d’une voix monotone et sans timbre. Le couple fit une halte en bordure du parterre de fleurs, et, ensemble, ils enfoncèrent profondément la pointe de l’ombrelle de la jeune fille dans la terre. Étrangement, ce geste et la main du jeune homme posée sur celle de la jeune fille exprimaient leurs sentiments, et leurs pauvres mots insignifiants exprimaient eux aussi quelque chose ; ces mots aux ailes trop courtes pour leur corps lourd de sens, et qui, incapables de se transporter très loin, se posaient maladroitement au plus près sur des objets très ordinaires opaques à leur touche inexpérimentée ; mais qui sait (se disaient-ils en enfonçant l’ombrelle dans la terre) s’ils ne recèlent pas des précipices, ou des pentes glacées qui brillent au soleil de l’autre côté ? Qui sait ? A-t-on jamais vu ces choses-là ? Même lorsqu’elle se contentait de demander quel genre de thé on servait à Kew, derrière ses mots il percevait l’imminence d’un péril, quelque chose d’immense et impénétrable dressé derrière eux, ou des pentes glacées qui brillent au soleil de l’autre côté ?

Virginia Woolf, Lundi ou mardi, « Kew Gardens », Paris, Gallimard, Collection Folio Bilingue, 2014, p. 180-183.

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