Par | 2017-03-07T11:15:59+00:00 27 octobre 2016|Orientation|

Le corps surveillé de l’adolescent

L’adolescence serait de toujours ? Vraiment ? Rien n’est moins sûr !

Certains développements de Michel Foucault sur l’adolescent sont susceptibles de nous intéresser. Dans son cours au Collège de France de 1974-1975 Les anormaux, celui-ci considère que les sociétés disciplinaires qui ont émergé aux XVIIIe et XIXe siècles et qui ont atteint leur apogée au XXe siècle ont succédé aux sociétés de souveraineté dont la visée était différente1. Les sociétés de souveraineté prélevaient la production au lieu de l’organiser. Il s’agissait de décider de la mort, plutôt que de gérer la vie. La gestion de la vie a émergé avec les sociétés disciplinaires composées d’institutions closes telles que la famille, l’école, l’internat, l’usine et l’hôpital, voire la caserne et la prison. Selon cette conception, la famille est l’un de ces milieux étanche au sens où celle-ci se trouve régie par des lois qui lui sont propres. Or, à suivre Foucault, la famille nucléaire s’est constituée à partir du corps surveillé de l’adolescent. Il s’agissait d’une nouvelle organisation familiale qui n’existait pas sous l’Ancien régime.

A partir du milieu du XVIIIe siècle, on assiste en effet à une véritable floraison d’ouvrages, de tracts et de manuels qui incitaient les parents à surveiller de très près leur enfant. En particulier, il fallait empêcher les adolescents de céder à la jouissance auto-érotique. Foucault relève que les croisades anti-masturbation ne provenaient pas du discours chrétien sur les péchés de la chair et ni de celui, scientifique, de la psychopathologie sexuelle. La masturbation était détachée de toute notion de plaisir ou de désir ; elle était présentée comme une pratique désastreuse qui épuisait fatalement le malheureux adolescent qui s’y adonnait. C’était une maladie qui supposait l’emploi de moyens de contention et des traitements spécialisés. Foucault insiste beaucoup sur le fait que ces campagnes médicales ne visaient pas à culpabiliser les adolescents. En vérité, elles ne s’adressaient pas à eux. Ce discours visait les parents comme étant les vrais fautifs s’ils refusaient de protéger l’enfant des mauvaises rencontres avec l’adulte séducteur. Les parents insouciants étaient particulièrement dangereux ; il leur était conseillé d’éliminer le maximum d’intermédiaires, la solution idéale étant l’isolement dans un espace familial sexuellement aseptique. Tout l’entourage immédiat était suspect : le domestique, la gouvernante, le précepteur, l’oncle, la tante et les cousins, tous s’interposaient entre la vertu supposée des parents et l’innocence de l’enfant car c’était par eux que la perversité s’introduisait dans l’espace familial. L’adulte intermédiaire devait quitter la maisonnée pour que le nœud de la famille se resserre. Foucault ajoute qu’il était recommandé aux parents de faire dormir les enfants en attachant leurs mains avec des cordelettes. Il rapporte aussi l’exemple stupéfiant d’un adolescent qui s’était fait ficeler de son propre gré sur une chaise dans la chambre de son frère aîné. Des petites clochettes reliées à la chaise se mettaient à tinter s’il tentait de se masturber et cela réveillait le frère.

Dans ce mouvement de rapprochement des corps, la curiosité de l’adulte se présente sous les espèces d’un regard que nous pourrions qualifier de surmoïque. Ce n’est pas l’Acropole, mais les draps que le regard de l’Autre inspecte. Le respect de l’intimité des adolescents passe après la surveillance de leur jouissance et l’auto-surveillance correspond à l’introjection de cette norme. De là aussi, la conception selon laquelle la mère et le père sont appelés à devenir les thérapeutes et les diagnostiqueurs de leurs enfants. En cas de problème détecté, les parents doivent faire appel à une aide extérieure, à des scientifiques ou des médecins. « La nouvelle famille, la famille substantielle, la famille affective et sexuelle, est en même temps une famille médicalisée » précise Foucault.

En définitive, nous assistons ici à la construction de la figure de l’adolescent comme sujet de la jouissance. Les technologies actuelles proposées aux parents inquiets destinées à espionner les adolescents qui surfent sur le net accentuent assurément cette obligation pressante du regard.

 


1 Michel Foucault, Les anormaux, cours au Collège de France (1974-1975), Paris, HESS, Gallimard/Seuil, 1999.

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