L’actualité de la clinique tend à laisser apparaître la prévalence du premier sur le second. L’amorce de la rencontre avec un psy sous les hospices du symptôme s’en trouve ainsi modifiée et nos boussoles réinterrogées pour qu’un sujet désirant puisse prendre forme.

Comment s’orienter dans la complexité de l’existence si ce n’est en nouant réel, imaginaire et symbolique par une parole en acte, dans un lien aux autres selon la singularité de son désir ? C’est « après l’enfance » que la question se pose, dans cette période où il s’agit de s’affranchir de sa famille pour s’élancer à la conquête de sa propre place dans la société. Chaque adolescent est confronté à cet enjeu au moment où, à la faveur des remous provoqués par les « métamorphoses de la puberté »

[i], le réel de la jouissance est brusquement au cœur de sa problématique. Dans cette confrontation soudaine à la force de ses pulsions, il s’agit de grandir (adolescere, en latin) en trouvant les repères nécessaires.

Est-il possible d’y parvenir dans une société dont le discours dominant porte à une consommation sans limite, favorisant les pratiques addictives ? Tous les expédients propres à offrir une jouissance immédiate, comme l’alcool, les produits toxiques ou les jeux vidéo, étouffent l’angoisse et empêchent certains adolescents, en mal d’appuis symboliques et imaginaires, de traiter la division subjective entre objet et signifiant. Si l’objet prend le pas sur le signifiant, il n’est plus cause du désir, il est en excès et bouche la place du manque, pourtant source du désir. De ce fait, tout processus de pensée est renvoyé à un avenir indéterminé, l’adolescent préférant rester captif du moment présent.

Cette situation trouve difficilement une issue si la dimension symptomatique en est ignorée. C’est particulièrement le cas lorsque chaque adolescent se sent conforté dans son mode de vie, fut-il symptomatique, par le fait qu’il le partage avec d’autres. Des mécanismes d’identification soudent des adolescents les uns aux autres, sur un mode imaginaire, dans une volonté de jouissance qui réalise « une nouvelle alliance entre l’identification et la pulsion »[ii]. Ce n’est pas le registre symbolique de l’identification, en termes de signifiant maître, ce n’est pas non plus la recherche de l’émergence d’un sujet, mais bien la question de l’identification dans la problématique de la jouissance[iii]. Les adolescents font corps « à partir d’un objet a comme plus-de-jouir qui est à la place de l’idéal »[iv] et qui peut donc tenir lieu d’idéal du moi, avec « une oscillation entre symbole et objet a »[v]. En l’occurrence, les symboles se distinguent comme marques sur les murs – les tags – ou comme signatures sur le corps – les tatouages, les scarifications.

Ce qui apparaît comme excès ou comme impasse risque d’être seulement perçu comme indice d’appartenance à une classe d’âge au lieu de laisser entendre une souffrance intime. Cela passera-t-il comme jeunesse se passe ? Non, la demande impérieuse de jouissance peut même ne pas cesser de se prolonger. La psychanalyse, a contrario, peut permettre à celle-ci de relever d’un symptôme à résoudre pour s’atteler à l’énigme de sa propre existence.

Cependant, l’analyste se confronte au fait que l’adolescent vise à préserver son mode de jouir par un « je n’en veux rien savoir » dont il lui est difficile de s’extraire car il trouve abri dans « la montée de l’objet a au zénith social »[vi], formule essentielle de Jacques Lacan dont Jacques-Alain Miller tire les conséquences dans son article « Une fantaisie »[vii].

C’est pourquoi à l’heure actuelle, on ne vient pas vers l’analyste avec un symptôme nettement identifié mais avec un malaise sans contours précis, qui pousse l’adolescent à croire que la solution serait de découvrir comment obtenir plus de jouissance. Le désir de l’analyste ne peut dès lors trouver sa voie qu’en s’articulant à cette quête de jouissance absolue. Il s’agit « de faire de la jouissance une fonction et de lui donner sa structure logique »[viii], afin de favoriser une « précipitation du symptôme »[ix]. Car le symptôme, même s’il a une fonction de lien social entre adolescents, a fondamentalement « valeur de vérité »[x], une vérité particulière à chacun, à condition d’en faire la lecture, par la mise au travail de l’inconscient dans la relation transférentielle. Il s’agit que jaillisse au moins un signifiant qui permette au sujet d’entrer dans un processus de parole.

C’est alors qu’il peut y avoir ce que Lacan appelle « une véritable demande »[xi]. Et en effet, souligne J.-A. Miller, la seule condition exigible pour que la rencontre avec l’analyste ait lieu, « c’est qu’il y ait symptôme analytique, et qu’il y ait souffrance du symptôme », et voir « quel sens le sujet pourrait tirer de son symptôme, et si, en tirant du sens, il viendrait peut-être quelque chose de la jouissance, c’est-à-dire de la satisfaction pulsionnelle inconsciente »[xii].

 


[i]_ Freud S., « Les métamorphoses de la puberté », Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Gallimard, collection Idées, 1980.
[ii]_ Miller J.-A., « En direction de l’adolescence », Interpréter l’enfant, Paris, Navarin, 2015, p.203.
[iii]_ Miller J.-A., L’orientation lacanienne, Des divins détails (1988-1989), le 7-6-1989, inédit.
[iv]_ Ibid.
[v]_ Ibid.
[vi]_ Miller J.-A., « Une fantaisie », Mental n°15, Paris, NLS, février 2005, p.19.
[vii]_ Ibid.
[viii]_ Miller J.-A., « Une lecture du séminaire D’un Autre à l’autre », Revue la Cause freudienne n°65, Paris, Navarin, 2007, p.105.
[ix]_ Miller J.-A., « C.S.T. », Ornicar ?n°29, Paris, Navarin, été 1984.
[x]_ Lacan J., Je parle aux murs, Paris, Seuil, août 2011, p.48.
[xi]_ Lacan J., « Conférence à la Yale University », le 24 novembre 1975, Scilicet 6-7, p.32.
[xii]_ Miller J.-A., « Les contre-indications au traitement psychanalytique », Mental n°5, juillet 1998, p.16.