Par | 2017-03-09T17:06:01+00:00 8 mars 2017|Selfie|

« Apprends à taper » Un inédit de Martin Winckler

« Un homme parle avec lui-même. Rien qui nous étonne, sauf qu’il s’agit d’un dialogue à travers le temps. C’est un Retour vers « Après l’enfance » que nous propose Martin Winckler ! »

On doit à Martin Winckler des milliers d’articles consacrés aux sujets médicaux – domaine au cœur de sa formation initiale – de chroniques sur les séries télés, plusieurs romans dont La maladie de Sachs, prix Inter en 1998. Martin Winckler vit et travaille au Canada.

– Tu mâches tes mots, je t’entends pas bien.
– J’ai pris un coup sur la tronche. C’est ce con de…
– Je me souviens… Tu l’as baffé dans la classe, entre deux cours de maths. Comme le prof était là, il n’a rien pu dire. Il a bouilli pendant l’heure suivante, et après, à la sortie, il t’a coursé et t’a collé une trempe.
– Ouais. J’ai la lèvre fendue, alors j’ai du mal à parler. Mais parlons d’autre chose. Je sais où j’en suis et j’aime pas ça. Toi, t’en es où ?
– Que veux-tu dire ?
– Tous les rêves que je me trimbale aujourd’hui à seize ans, est-ce que tu en a réalisé quelques-uns, à soixante passés ?
– Je ne sais pas. Je ne me souviens pas très bien de tes rêves.
– Tu devrais relire ton journal.
– Mon journal ? Ah, tu veux dire ton journal…
– Tu n’écris plus dedans ?
– Non, je ne tiens plus de journal depuis plusieurs années. J’écris ailleurs. Un site, deux blogs. Et, accessoirement, des romans, des articles, des essais, des conférences… Des livres sur les séries télé. D’où je te parle, j’en ai publié cinquante, par là…
– Sans blague ? Moi qui ai du mal à boucler une malheureuse nouvelle !
– Tu finiras bien plus que des nouvelles.
– Comment t’as fait ?
– J’ai pas arrêté d’écrire. Tout le temps. Sur tout ce qui me travaillait. Et à force d’écrire des bouts de textes, j’en ai fait des plus longs. Parfois en assemblant les bouts. Et puis je les ai fait lire. J’ai envoyé des lettres à des journaux, ils les ont passées dans le courrier des lecteurs. J’ai écrit à des revues, elles m’ont embauché. J’ai posté le manuscrit d’un roman, un éditeur l’a publié. Et il a publié les suivants. Et un jour, l’un d’eux a fait un carton.
– Un carton ?
– C’est devenu un best-seller. Sans crier gare. Personne n’en revenait, moi le premier.
– Quel pot !
– Tu l’as dit. Après, j’ai saisi cette chance et je ne l’ai plus lâchée. Ça va bientôt faire vingt ans. Je publie toujours.
– Pourvou qué ça doure ! Tes romans, ils sont gros ?
– Certains sont énormes. Ma blonde dit que j’écris des pavés.
– Ta blonde ?
– Ma compagne. On dit « blonde », au Québec.
– Tu vis au Québec ?
– Depuis plusieurs années.
– Vous avez des enfants ?
– Elle, non. Moi j’en ai eu six. Avec deux autres femmes.
– Wow ! J’ai toujours pensé que je serais stérile !
– Je me souviens de ça, c’est drôle. Tu vois comme on peut se tromper ! Mais bon, on avait nos raisons…
– Ah bon ?
– Yep. La peur de la sexualité, je pense.
– (Grognement.) De toute manière avec ma gueule cassée… (Silence.) Et toi, à part pondre des pavés, tu fais quoi ?
– J’ai été médecin pendant vingt-cinq ans. Trente-cinq si tu comptes les études, l’année de thèse, les remplacements…
– Comme mon père ?
– Pas tout à fait. Il était spécialiste et il s’est reconverti en généraliste. J’ai fait l’inverse. Je me suis spécialisé dans la santé des femmes.
– C’est quoi « la santé des f… » – Non, non, laisse tomber, tu m’expliqueras une autre fois.
– As you wish.
– Bon. Et… tu parles souvent l’anglais au Québec ?
– Avec ma blonde, oui, elle est anglo. Je parlais beaucoup l’anglais au Centre de recherche où j’ai travaillé pendant trois ans.
– Choueeeette ! Je disais ça au père de Benoît–Tu te souviens de Benoît ?
– Bien sûr ! Notre seul vrai copain des deux dernières années de lycée.
– Eh bien l’autre jour je lui disais que je voulais faire de la recherche. Il m’a demandé quel genre, j’ai pas vraiment su lui répondre. Tu cherchais quoi, toi ?
– À comprendre comment on transmet des valeurs morales en médecine. Comment on transmet la bienveillance, le respect…
– Woh ! Ça a l’air duraille !
– Les principes sont simples. La pratique, en revanche…
– Et pourquoi le Québec et pas les States ?
– C’est une longue histoire. Et puis, les States, j’y suis déjà allé.
– Ah bon ? Quand ça ?
– Quel jour on est, chez toi ?
– Le … quinze juin soixante-dix.
– Ah, tu n’as pas encore rencontré Jane.
– Jane ?
– La sœur américaine du frère d’Aline.
– La quoi ?
– Aline. Ta camarade de lycée.
– Oui ? Et bien ?
– L’été prochain, elle te proposera de passer la journée avec une Américaine.
– Ah ouais ?
– Et ça te donnera des idées.
– Des…idées ?
– Oui. Tu vas aller passer une année là-bas. Et ça changera ta vie.
– Aux States ? Une année entière ?
– Yep.
– Comment ? Où ? Quand ?
– Mmmhh. Je crois que je vais te laisser découvrir ça tout seul.
– Oui, tu as peut-être raison. Mais… T’as pas au moins un tuyau à me donner ?
– Si. Quand tu seras là-bas, apprends à taper.
– Non, merci, la boxe, très peu pour moi.
– Mais non ! Apprends à taper à la machine.
– Pourquoi ?
– Tu écriras plus, plus vite et avec plus de précision. Tu sauras répliquer quand il faut. Tu ne subiras plus les connards qui cognent. Tu écriras autant pour les autres que pour toi, des textes qui touchent et qui comptent. Des pavés. Ça vaut tous les cours de boxe.

Par | 2017-03-09T17:06:01+00:00 8 mars 2017|Selfie|