Par | 2017-03-07T11:15:38+00:00 24 février 2017|Selfie|

De l’innocence des corps à la jouissance du corps.

Comment grandir lorsqu’on est une fille prise entre tradition et modernité ? Au-delà des discours établis chacun, qu’il soit garçon ou fille, doit faire avec ce qui vient déranger le corps après l’enfance.

Je suis née à la croisée des discours – entre tradition (la langue de mes parents immigrés marocains) et modernité. Le temps de l’enfance est le temps de l’innocence autorisée : garçons et filles se côtoient, jouent, se chamaillent. C’est le temps où la différence des sexes n’existe pas. On se mélange dans l’innocence des corps. Après l’enfance, ce temps de l’innocence vole en éclats. Le regard posé sur vous change. On passe de l’innocence autorisée à l’interdit instituée (rites de passages pour les filles, prodigués par les mères.) C’est le temps de la séparation des sexes.

Je me souviens de cette phrase de ma mère « Tu n’as plus l’âge de jouer avec les garçons », assénée en arabe lors de notre séjour estival au Maroc, où avec un copain nous jouions à nous attraper. Ma mère me demande de la rejoindre, m’interdisant de poursuivre notre jeu. Sans même le savoir, j’étais devenu femme. Ce n’était que les prémisses des interdictions qui jalonneront mon adolescence. C’est l’entrée pour moi de la taqîya – l’art de la dissimulation ou comment composer entre deux discours – entre ce qui peut se dire et ce qui ne se dit pas. La tradition véhiculée au Maroc, relayée le plus souvent par les mères, marque ce passage de l’enfance à celui de l’émergence de la puberté à travers des interdits visant à protéger la fille, garante de l’honneur de la famille. Sa virginité devient l’agalma, cet objet précieux situé en son sein. Chacun s’appliquera à le préserver. La fille est protégée : on l’a d’une certaine manière à l’œil. C’est par les discours de la tradition – ce que Lacan appelle les discours établis – que la différence des sexes est marquée. L’énoncé – ma fille, tu ne joueras plus avec les garçons – marque une césure qui fait effraction, faisant exister du même coup quelque chose qui jusque là n’existait pas. L’interdit viendra en creux indexer la jouissance. Une frontière s’établit entre d’un côté les garçons et de l’autre les filles. La sortie de l’enfance est marquée par des paroles qui marquent cette séparation : h’chouma entre honte et pudeur.

C’est la fin de l’innocence, le début de la common decency.

Lorsqu’en plus, on est née en France, reste à savoir comment s’écrire femme entre les discours établis – celui de la tradition relayée par la famille et le discours moderne. Comment concilier ces deux discours à l’intérieur de soi ?

Au-delà des discours établis, chacun – qu’il soit garçon ou fille – a affaire au corps comme jouissance au-delà du biologique. La jouissance vient faire effraction, agite le corps en-corps et hors-corps, dans ce temps de métamorphose qui signe l’éveil du corps sexué au moment de la puberté.

Ce à quoi le sujet a affaire ne peut être résorbé par la problématique de l’identité. L’identité homme/femme ne résout pas ce qu’implique un corps en proie à un réel inassimilable. Si les discours s’enroulent et tentent d’enserrer le réel, pour autant, une part de la jouissance y échappe. Ce réel qui échappe, fera le lit des symptômes, révélant l’exil de tout être parlant du rapport sexuel qui n’existe pas.

Il faut l’analyse pour permettre à chacun, homme ou femme, d’inventer une façon de faire avec l’autre dans la rencontre des corps qui ne s’écrit pas à l’avance.

Par | 2017-03-07T11:15:38+00:00 24 février 2017|Selfie|