Jean-Pierre Rouillon, interviewé par Martine Revel

Un poing serré et l’autre tendu vers l’avenir, Jean-Pierre Rouillon, psychanalyste membre de l’École de la Cause freudienne et directeur CTR de Nonette, nous propose comment envisager de passer « Après l’enfance » !

 

Cher Jean-Pierre Rouillon, que pourriez-vous nous dire de ce temps d’après l’enfance ?

Nous devons y consentir, notre adolescence, la mienne, en tous cas, n’est pas la leur. Ce que nous considérons comme ce moment qui a décidé de notre vie, de notre identité, ce moment de révolte salutaire ou de dépression profonde qui a décidé des lignes de force de notre existence, ce moment que nous idéalisons après-coup comme le moment le plus beau de notre existence, celui sur lequel nous revenons avec nostalgie, ne fait plus école, n’opère plus comme transmission. Le mot de révolution qui en donnait les contours soit pour y adhérer, soit pour s’en défaire, n’a plus cours aujourd’hui. Ce temps où l’universel se nouait au plus singulier pour rêver à des avenirs radieux s’est abimé dans l’alliance indéfectible du discours du capitalisme et du discours de la science. Le temps n’est plus à l’idéal, aux idéaux, mais à l’objet, à l’objet qui donne une satisfaction immédiate, même si elle reste illusoire, factice. La rencontre avec l’Autre, avec le partenaire dont la bienveillance pouvait accueillir la part de jouissance ignorée de nous-mêmes, a cédé la place aux rencontres plurielles qui se jouent de la question contemporaine du genre, dévoilant sans fard le fait qu’il n’y a de jouissance que du corps propre. Les questions sur l’être ont laissé place à l’errance des pratiques solitaires accrochées à l’objet, aux objets même si ceux-ci peuvent prendre l’apparence de partenaires.

En effet, cette nouvelle donne a de quoi désorienter. Il n’y a jamais eu autant de débats, de films, de livres sur cette période appelée adolescence.

À l’aube de la sagesse que nous délivre le poids des ans et l’expérience des embrouilles de l’existence, on peut croire, imaginer pouvoir orienter ces flots tempétueux déclenchées par l’irruption de la jouissance de l’organe chez celui que l’on nomme adolescent. Cela semble peine perdue dès lors qu’il faut se résigner au fait que nous ne parlons plus la même langue, que nulle signification commune ne semble pouvoir nous ancrer dans le dialogue, dans un dialogue où notre savoir pourrait avoir droit de cité, faire œuvre de citation.

Ce que vous nous dites là est plutôt désespérant… Faut-il renoncer ?

Non, il s’agit plutôt de ressaisir ce moment de solitude extrême que nous avons feint d’oublier pour construire le semblant de nos existences. C’est au lieu de ce trou, de cette faille, que s’inscrit aussi bien l’impasse que la passe où peut venir se nouer le peu de consistance qui nous donne corps et vie en faisant éclore la joie, au lieu même de la déhiscence absolue. Ce lieu, c’est celui que nous avons pu inscrire en parlant à tort et à travers à celui dont la présence a fait signe d’un savoir possible, d’un choix encore à venir : un psychanalyste. C’est par la grâce de ces rencontres qui n’abolissaient pas le hasard, que nous avons pu déchiffrer la langue qui nous projetait dans l’existence, une langue singulière qui ne prend pas appui sur le savoir articulé mais sur l’Un qui marque le corps. Un savoir s’en est extrait, savoir plus consistant que tous les semblants qui ne cessent de faire cortège aux événements que nous traversons. C’est en prenant acte de cette langue à jamais singulière que nous trouvons la liberté de consentir à la contingence de la rencontre : seule parade à opposer à ceux qui de l’Un font commandement, ou qui ne cessent d’errer au bord de la disparition. C’est en ce point que réside aussi bien l’avenir de la psychanalyse que celle de notre civilisation.