Par | 2017-03-13T11:28:43+00:00 11 mars 2017|Selfie|

Selfie, Clémentine Beauvais, écrivaine

Clémentine Beauvais Interviewée par Martine Revel

Cet interview a été fait à la suite d’une rencontre aux Correspondances de Manosque (festival littéraire) où Clémentine Beauvais était venue présenter son dernier livre Songe à la douceur, édité en août 2016 chez Sarbacane.

Clémentine Beauvais est enseignante-chercheuse en sociologie et philosophie de l’enfance à l’université de York, dans le nord de l’Angleterre. Elle écrit des livres pour la jeunesse.

– Songe à la douceur, votre dernier livre, a été écrit en interaction avec un public adolescent. Pourriez-vous nous en préciser les circonstances ?

 Songe à la douceur est une histoire d’amour écartelée par le temps, entre deux adolescents d’abord et deux jeunes adultes ensuite. Il est très important pour moi d’écrire pour un public jeune, et j’avais peur que les lecteurs et lectrices adolescents ne soient pas séduits par la « tranche » de l’histoire plus tardive. De plus, comme Songe à la douceur est un roman en vers, je voulais savoir comment réagirait un jeune public. Donc j’ai demandé à mon éditeur d’identifier un petit nombre de jeunes à qui donner le premier jet du texte pour leur demander, sincèrement, leur avis.

Ces avis ont été extraordinairement utiles dans le développement du texte. Nous avons été fascinés par la flexibilité de ces jeunes, qui n’ont pas du tout été perturbés par la forme atypique du roman. Au contraire : la majorité ont décrit avec profondeur et sagacité les effets textuels et esthétiques dérivant de l’écriture poétique. L’une des lectrices, qui avait quinze ans, nous a dit : « Cela se lit de manière si naturelle que je n’aurais pas été étonnée de voir apparaître, au détour d’une page, un calligramme. » Réaction immédiate : et pourquoi pas ? Grâce à elle, nous avons retravaillé le texte pour incorporer, ici et là, de manière réfléchie, des calligrammes.

Les jeunes lecteurs et lectrices nous ont aussi souligné des insuffisances ; la fin, par exemple, leur semblait trop abrupte, les motivations du personnage féminin pas assez compréhensibles. Nous avons donc retravaillé le texte. C’est véritablement en collaboration avec ces adolescent/es que Songe à la douceur a atteint sa version finale.

Vous êtes née, avez-vous dit, avec l’électronique comme mode de relation aux autres et vous avez parlé lors de la présentation de ce livre aux Correspondances de Manosque de « romantisme électronique ». Pourriez-vous nous en donner votre définition ?

Les relations amoureuses et sentimentales sont nourries par les moyens de communication qui servent à les entretenir. Je m’agace d’entendre dire parfois que la lettre est, ou était, un mode de communication plus sensible, plus sincère ou plus romantique que l’E-mail ou le SMS. Le romantisme n’est pas si friable qu’il se soit dissous dans la technologie ; il y trouve simplement de nouvelles modulations.

Pour moi, le romantisme est une équation complexe. Il est d’abord fait d’attente, en particulier d’attente de réponse. On pourrait croire qu’attendre longtemps une lettre est plus romantique que d’attendre un SMS, mais qu’est-ce qu’une longue attente ? A notre époque, attendre une réponse à un message Facebook ou Whatsapp pour plus de dix ou vingt minutes est extrêmement long – surtout que l’on sait si la personne l’a vu. Ces messages que l’on sait lus, et qui pourtant restent sans réponse pendant de longues minutes, sont une véritable torture et, évidemment, une grande jouissance pour les jeunes amoureux.

Il y a là toute une poétique de l’attente puissamment romantique, et qui s’exprime par des petites choses électroniques que l’on imbu d’une signification particulière. Les trois points de suspension qui gigotent pour signaler que l’autre personne écrit : à travers eux, on imagine la personne écrire, on fantasme sur la réponse à venir, et si ça s’éternise on s’angoisse, qu’est-elle en train d’écrire, qu’est-elle en train d’effacer ? Cette expérience est quotidienne pour de jeunes amoureux, et si ce n’est pas un acte d’imagination puissamment romantique – et romanesque – je ne sais pas ce que c’est.

Le romantisme, c’est aussi ne pas tout dire ni tout montrer, donner à l’autre un langage pas tout à fait décidé, plein d’interstices. Encore une fois, les communications courtes, serties de smileys, de mots brisés, de pensées pressées par le temps, offrent toutes les occasions de semer sous-entendus, allusions et, parfois, quelques fulgurances passionnées dans une conversation.

Il y a aussi un romantisme de l’objet électronique, dont je m’aperçois notamment depuis la publication de Songe à la douceur. J’ai été étonnée de voir à quel point de nombreuses personnes de mon âge m’ont parlé avec passion et nostalgie de MSN, le logiciel de tchat auquel on était tous collés au début des années 2000, et dont il est fait mention dans le texte. Pour la plupart, c’était la plate-forme de leurs premières conversations amoureuses, et le graphisme aujourd’hui ridicule, les petits bruits, les icônes, même le mot MSN réveillent chez ces jeunes adultes de puissantes émotions. Et pour qui a connu son premier amour par le biais d’un Nokia 3410, aux textos effroyablement courts, dont on ne pouvait sauvegarder que dix, la « brique » restera à jamais un symbole émouvant.

Le romantisme est donc tout à fait à l’aise et en pleine forme dans « les nouvelles technologies », je ne m’en inquiète pas. Il trouve toujours son chemin, dans les petites failles de toute conversation – virtuelle ou non – et dans les espaces de temps et de lieux qui continueront toujours, et heureusement, à séparer les êtres.

Par | 2017-03-13T11:28:43+00:00 11 mars 2017|Selfie|