Par | 2017-03-07T11:15:43+00:00 4 février 2017|T'es sérieux !|

Au bal des désirs… Irène Némirovsky, Le Bal

Entre mère et fille, la vie est loin d’être un long fleuve tranquille ! Ici, l’auteur attrape finement les affres de la métamorphose pour la jeune fille : ravage à tous les étages !

La mère du court roman d’Irène Némirovsky, Madame Kampf, décide d’organiser un bal. La fille, elle, a quatorze ans ; le réel du corps surgit avec tout son mystère et le bal que doit donner sa mère devient pour elle agalmatique. Y aller lui donnerait, pense-t-elle, la clé pour comprendre un corps subitement sexué, qu’elle berce de doux rêves d’amour ; pouvoir y assister lui offrirait, elle en est sûre, la possibilité d’aimer et d’être aimée, d’être, enfin, ce qu’elle pense qu’est une femme. Mais la mère refuse catégoriquement que sa fille soit présente. Et le bal de Madame Kampf va alors devenir le lieu d’une Lutte où l’enjeu est cette insoluble question, « qu’est-ce qu’être une femme ? », le désir, les munitions.

Antoinette décide de ne pas envoyer les invitations comme cela lui a été demandé : puisqu’elle ne peut y assister, le bal n’aura pas lieu. À la fin du roman, tapie sous une table, dans la salle qui devait accueillir les convives qui, donc, ne viendront pas, Antoinette assiste à l’effondrement de sa mère. Elle la voit pleurer ; les larmes brouillent les contours de ce visage fardé qui, aux yeux de l’enfant, la faisait une femme. La fille sort alors de sa cachette : le séjour sous la table fait figure d’une traversée soutenant la métamorphose. C’est le motif, dégradé par le roman, de la forêt des contes, des récits de catabase chez les Anciens, qui fait advenir le sujet. Chez Némirovski, cela passe par la violence de la destruction de la figure maternelle.

Irène Némirovsky joue ici avec la tradition littéraire du bal qui, habituellement, signe l’entrée dans le monde, et, plus sûrement, dans la ronde des amours. L’on songe, bien sûr, à la fameuse scène du bal dans laquelle Mademoiselle de Chartre, la future Princesse de Clèves fait une apparition remarquable et remarquée. La mère, guide bienveillant, avait préparé la fille, lui donnant tous les atours du succès (charme, élégance, instruction) en même temps toutefois − cela sans doute est à noter − qu’un savoir quelque peu empoisonné dont la fille fera trop bon usage : l’amour est dangereux. La mère du Bal, elle, n’enseigne rien à sa fille. Chez Némirovsky, la « féminité » ne se transmet pas, elle s’arrache de haute lutte. Madame Kampf brime, en tyran omnipotent, jouissance auquel un mari qui ne tient aucune place ne fait jamais barrage.

Le roman saisit la fille au moment où cette dernière a l’âge où elle veut en savoir davantage sur ce qui la fait, elle, corps de femme désirant. Mère et fille ne se croisent qu’à la toute fin du roman, le temps d’un « éclair insaisissable

[…] sur le chemin de la vie ». C’est le moment où « l’une [va] monter, et l’autre s’enfoncer dans l’ombre ». Comment mieux dire l’énigme de la féminité devant laquelle la jeune fille a à se débrouiller seule.

La dernière scène est saisissante de brutalité : sorte d’apocalypse, proprement, qui révèle par la destruction. C’est un désir contre l’autre dont témoignent les derniers mots du roman, qui sont à la fille : « Ma pauvre maman ! », dit-elle. Qu’a-t-elle, enfin, saisi de l’impasse maternelle, qu’a-t-elle appris de sa propre jouissance ?

Par | 2017-03-07T11:15:43+00:00 4 février 2017|T'es sérieux !|