Gus Van Sant est un inventeur, assurément. Un artiste qui a marqué par une écriture cinématographique exceptionnelle le désarroi de la jeunesse !

On dit de Gus Van Sant qu’il est le « cinéaste culte de la jeunesse ». Une jeunesse tantôt révolutionnaire, tantôt torturée et coupable, ravagée et suicidaire.

Ce qui attire l’œil dans l’œuvre du cinéaste, c’est un travail plastique et photographique inédit qui fait de ses films de véritables expériences, parfois intimistes, parfois à la limite du surréalisme.

Dans Elephant, par exemple, on suit – au sens propre – les déambulations de jeunes adolescents dans la Columbine High School, le lycée où s’est produit la terrible tuerie de 1999. Les mouvements de caméras nous donnent l’impression que ses personnages flottent dans les couloirs. Nous avons l’occasion de suivre des sortes de récits « pré-mortem », d’un groupe de filles obsédées par leur poids ou du « beau gosse » du lycée qui règle ses histoires de couple. Étranges instants suspendus qui s’étirent jusqu’au moment où les coups de feu retentissent, une tache prend forme devant nous comme une incarnation du mal : on voit apparaître de jeunes corps en tenue de guerre.

Dans Harvey Milk, la jeunesse est en « guerre » aussi, mais pour faire valoir ses droits. Ils sont beaux et ils révolutionnent l’Amérique des années 1970, certains vont même le payer de leur peau. Ici, c’est le regard de Gus Van Sant himself sur la période de sa propre jeunesse, le mouvement gay des années 70. Comme dans Elephant, la mort plane dès le début du film, avec un dessin furtif d’enfant, annonçant le funeste destin d’Harvey Milk. Sa mort est l’horizon de l’histoire.

La mort plane encore dans Last Days, longue errance de la silhouette fantomatique de Blake qui déambule, trébuche puis finit par se donner la mort.

Enfin, Paranoid Park suit la trame d’Elephant en dressant le portrait d’une adolescence à la fois fragile et monstrueuse. Nous accompagnons Alex, meurtrier par accident, qui s’emmure dans sa faute et son silence. Il me semble que nous tenons là le film le plus abouti pour saisir ce qui est pris sur le vif dans le cinéma de Gus Van Sant : Alex, adolescent au physique d’ange, a une copine, des amis, mais rien ne semble l’habiter. Il est pur regard fasciné par les prouesses virevoltantes de skatteurs talentueux. Les mouvements de caméras aériens rendent ces moments poétiques, insaisissables, ils nous échappent. Alex nous échappe car il manque de chair. Il devient l’incarnation de son propre mal, il disparaît dans un chaos interne qui ne devient visible et sonore que pendant une séquence psychédélique du film.

Au fil de son œuvre, Gus Van Sant parvient à capter quelque chose de la pulsion de mort, à l’œuvre chez Alex, Blake, Harvey et les autres. Ces histoires, si différentes les unes des autres, lui permettent de traiter sous des divers angles les multiples aspects de ce qui fait notre « malaise dans la culture ». La jeunesse, pour ne pas dire l’adolescence, est un sujet de choix, un paradigme décisif, qui lui permet de mettre en lumière ce que Freud nomme « dés-intrication pulsionnelle », et qui se manifeste bien souvent par des accès de violence et surtout par la mort. Aussi bien, « cinéaste culte de la jeunesse », il l’est assurément par sa manière de cerner au plus vif et en live, l’extrême pointe d’un trouble et d’un embarras si saisissable à ces âges. Il est ainsi le cinéaste de la jeunesse… en crise.