Par | 2017-03-07T11:16:00+00:00 27 octobre 2016|T'es sérieux !|

D’un nouveau triomphe du narcissisme

L’exploit est devenu une banalité. A chacun le sien, toujours plus haut, toujours plus fort, toujours plus drôle. Se révèle aussi une dimension beaucoup moins drôle qui signe notre époque.

Le statut Autre du corps, que Lacan isole dans son dernier enseignement, ne relève pas, dans sa constitution, de la dimension de l’être vu présent dans le miroir. Il n’est plus du registre de l’idéal. Sans doute permet-il d’approcher et d’isoler au mieux un autre type de rejet ou de méconnaissance de l’inconscient. Il trouve sa déclinaison dans le registre contemporain de l’exploit et du trompe-la-mort, isomorphe de l’ère de la chute des grands discours qui fondaient les idéaux, de la montée au zénith de l’objet a et des identifications aux modes de jouissance qui en découlent.

Pour situer précisément ce registre Autre du corps, nous pouvons être attentifs aux témoignages des adeptes du wingsuit. Sans doute peut-on en faire paradigme. En ce compris pour toutes les nouvelles conduites dites extrêmes, leur déclinaison étant en expansion. Le wingsuit est un sport extrême. Il est même considéré par tous ses pratiquants comme l’expérience ultime, en cette matière. Le vol en wingsuit, consiste à sauter soit d’un avion, mais le plus souvent de montagnes ou de falaises, en chute libre, équipé d’une combinaison en forme d’aile. Il augmente ainsi la portance du corps et permet, le temps de la chute libre, de voler sur une plus ou moins longue distance. Le vol se termine par l’ouverture d’un parachute.

Beaucoup de ses pratiquants finissent par se tuer. Pas tous. Dans leur témoignage, ils évoquent tous, bien entendu, la dimension addictive de leur pratique. De même, ils parlent tous de la prise de risque, qu’ils dénient le plus souvent par le « calcul » de celui-ci. Ils disent aussi, comme tel, la dimension de thérapie de leur pratique qu’ils situent, par rapport à l’ennui, comme remède à ce qu’ils considèrent comme les banalités insoutenables et pitoyables des petites contraintes de la vie. En ce, ils sont extrêmement représentatifs de la jeunesse actuelle qui témoigne, à qui mieux mieux, de ce sentiment d’ennui. Ils sont en cela les représentants d’une génération.

Mais ce qui frappe le plus, c’est le témoignage qu’ils font, tous, du sentiment de « puissance extrême » et de « liberté retrouvée » qu’ils éprouvent au moment même de la décision d’ouvrir, ou non, au dernier instant leur parachute. Celui d’avoir, comme ils disent, « la maitrise totale » de la décision de la vie ou la mort – moment où s’éprouve, selon eux, de « retrouver le sentiment de la vraie vie ».

Ils rejettent en bloc un attrait pour la mort. C’est bien entendu une dénégation. Mais leur témoignage est précieux. Premièrement, de ce qu’il indique de ce plus-de-vivant, de la récupération de ce sentiment de vie éprouvé dans ce qu’ils nomment « la vraie vie » – vraie vie dont, eux, refoulent ou rejettent, qu’elle ne se rattrape qu’au prix… de la mort. Deuxièmement, du sentiment de puissance extrême qu’il procure. De quel éprouvé s’agit-il ?

Une jeune femme regardant leurs exploits s’exclamait : « C’est le rêve ! » On voit bien qu’elle n’était pas prête, elle, à s’y risquer. Mais elle ne croyait pas si bien dire. C’est bien d’un rêve qu’il s’agit. De quel rêve s’agit-il ? Celui qu’on peut aussi dire « vieux comme le monde » : voler. Rêve qui est un classique du névrosé, particulièrement en analyse. Ce qui tente de s’y retrouver dans ce rêve, c’est l’éprouvé d’avant que le corps n’entre dans les embrouilles du langage et de la marque de jouissance détraquée, non homogène qu’il y imprime, provoquant ainsi un sentiment de perte, de désordre provoqué au joint le plus intime du sentiment de la vie.

Ce rêve, les wingsuiters le font passer dans le réel. Ils nous enseignent précisément une nouvelle modalité de rejet de l’inconscient. Celui qualifié par Jacques-Alain Miller de « narcissisme triomphant »1. Il s’agit d’une modalité du narcissisme qui s’inscrit dans le nouveau statut Autre du corps, que Lacan développe dans son dernier enseignement. Celui du narcissisme effréné du corps. Culte du corps (marque de l’époque) qui est haine de soi2 – et dont la pratique sportive en général n’est pas sans porter la marque.

Ce texte est une partie d’un texte plus développée publié initialement dans la revue Quarto, n°12/13, mai 2016 sous le titre « Le statut Autre du corps, et le sentiment de la vie ».

 


1 Jacques-Alain Miller, En direction de l’adolescence, http://www.lacan-universite.fr/wp-content/uploads/2015/04/en_direction_de_ladolescence-J_A-Miller-ie.pdf

2 Titre de Journées de l’ACF-VLB.

Par | 2017-03-07T11:16:00+00:00 27 octobre 2016|T'es sérieux !|