Par | 2017-03-17T10:46:12+00:00 16 mars 2017|T'es sérieux !|

La poupée et Franz Kafka

Cher Zappeur,

Je suis heureuse de pouvoir te donner à lire cet extrait de Choses lues, par Marcel Cohen, éd. La Pionnière, 2015, p. 21-23[1].

Nathalie Georges-Lambrichs

Chapo

« Dora Diamant (orthographié aussi Dyamant), qui vécut avec Franz Kafka de septembre 1923 à la mort de celui-ci le 21 juillet 1924, prit soin de n’omettre aucun détail lorsqu’elle raconta à sa fille l’histoire de la petite fille qui avait perdu sa poupée :

Une petite fille pleure, seule sur un banc du parc de Steglitz à Berlin. Franz et Dora s’approchent et l’interrogent. Franz explique que la poupée n’est pas perdue, contrairement à ce que croit l’enfant. La preuve ? Il vient de recevoir une lettre de la poupée. Bien entendu, il n’a pas cette lettre sur lui puisqu’il ne savait pas qu’il rencontrerait la petite fille.

À peine rentré, Franz rédige donc la lettre qu’il est supposé avoir reçue et qu’il lira le lendemain. Dans cette lettre, la poupée explique qu’elle était lasse de vivre dans la même famille. Certes, elle aime beaucoup la petite fille, mais elle voulait respirer un peu l’air du large. Du moins promet-elle d’écrire tous les jours.

Chaque soir et pendant trois semaines, Kafka rédige la lettre qu’il lit le lendemain au parc de Steglitz : la petite fille ne sait pas encore lire. Au fil des lettres, la poupée grandit, va à l’école, rencontre beaucoup de personnes. Certes, elle aime toujours la petite fille, explique-t-elle, mais elle est désormais trop occupée pour songer à reprendre leur vie commune.

Tout en rédigeant ces lettres, Kafka médite sur la fin qu’il lui faudra bien inventer un jour. La fin est enfin trouvée : la poupée a rencontré un jeune homme. Franz décrit le fiancé, les fiançailles et la maison que le couple a choisi d’habiter après son mariage. Selon Dora (les lettres de Franz sont perdues), la poupée conclut ainsi son ultime lettre : “Tu te rendras compte toi-même que nous devons renoncer à nous voir à l’avenir”.

Dora conclut : “Franz avait résolu le petit conflit d’une enfant grâce à l’art, grâce au moyen le plus efficace dont il disposait pour rétablir un peu d’ordre dans le monde”[2]. »

 


[1] Ce texte de Marcel Cohen est issu de Détails à paraître aux Éditions Gallimard.
© Éditions Gallimard. Tous droits réservés.
[2] In Dora Diamant, Ma Vie avec Franz Kafka dans J’ai connu Kafka, Actes-Sud 1998, p. 228-229.
Par | 2017-03-17T10:46:12+00:00 16 mars 2017|T'es sérieux !|