Par | 2017-03-17T10:46:10+00:00 16 mars 2017|T'es sérieux !|

Je ne suis pucelle que tu crois

Je ne suis pucelle que tu crois [1]

Lacan recommandait au psychanalyste de suivre l’artiste en précisant qu’il avait à apprendre de ce dernier. Annie Ernaux est de ceux-là !

« Mémoire de fille »* témoigne de la manière dont la rencontre sexuelle vient ravager la jeune Annie Ernaux. En partant de 1958, le lecteur sillonne deux années de sa vie. Elle était une jeune fille de 18 ans, monitrice d’une colonie de vacances dans l’Orne, elle y a fait « son entrée dans le sexuel pur »[2].

L’été 1958, Annie Duchesne, comme elle se nomme à l’époque, arrive à S.. Elle vient d’un milieu populaire et bien qu’elle soit excellente élève dans l’institution religieuse où elle étudie, elle se sent gourde et maladroite « elle attend de vivre une histoire d’amour »[3]. La nuit du 16 au 17 août, elle se retrouve dans le lit du moniteur-chef, H. : « Il dit “Déshabille-toi” […] Elle n’a pas le temps de s’habituer à sa nudité entière, son corps d’homme nu, elle sent aussitôt l’énormité et la rigidité du membre qu’il pousse entre ses cuisses. Il force. Elle a mal. […] C’est comme s’il était trop tard pour revenir en arrière, […]. La suite se déroule comme un film X […] »[4]. On ne peut mieux dire l’impossible rapport au corps de l’Autre. En effet, il n’y a pas d’accointance, pas de jouissance commune à deux corps, pas d’adéquation à l’Autre sexe. La jouissance de la jeune Annie s’éprouve dans la solitude.

Après cette nuit, elle voue à H. un amour fou. Loin d’être résignée, c’est avec lui qu’elle veut perdre sa virginité. Elle est désormais dans l’attente d’un signe, d’un geste qui lui indiqueraient qu’elle peut se soumettre de nouveau. Mais ce sont des humiliations qu’elle reçoit en retour.

En attendant, elle va multiplier les actes sexuels, forgeant sa réputation de « putain », méprisée et tournée en dérision par les autres. Il lui faut « l’érection consolatrice »[5] sans défloration et surtout sans orgasme jamais. Sa défloration, c’est à H. qu’elle veut en faire don comme si son hymen avait valeur d’objet a qu’elle ne consentirait à céder qu’à celui qu’elle aime. Dans son texte « Le tabou de la virginité », Freud évoque la « sujétion sexuelle » qui peut mener un sujet à perdre « toute indépendance de la volonté […] jusqu’à […] sacrifier le plus sévèrement son propre intérêt »[6] dès lors qu’un « commerce sexuel » s’est engagé avec un partenaire.

La relation de la jeune Annie avec H. prend l’allure d’un scénario sadien, mais cette fois, la victime est consentante. Une autre nuit aura lieu avec H., trois semaines après, avec la même sauvagerie et la même humiliation. Durant les deux années suivantes, Annie souffre d’aménorrhée et d’anorexie-boulimie, elle ne parvient plus à lire, elle est comme évidée, asséchée, « c’est dans les effets sur mon corps que je saisis la réalité de ce qui a été vécu à S. »[7]

En matière d’amour, sa jouissance tient à une logique de l’absolutisation de l’amour jusqu’à s’abolir dans l’Autre. Or « plus l’homme peut prêter à la femme à confusion avec Dieu, c’est-à-dire ce dont elle jouit, moins il hait, moins il est […] moins il aime »[8]. Cruelle expérience qui vient la ravaler toute entière, submergée qu’elle est par une jouissance qui ne trouve pas à se border autrement que par l’anorexie.

Son inscription en propédeutique en 1960 et son engagement dans l’écriture ouvriront à d’autres nouages possibles.

 


[1] Ernaux A., Mémoire de fille , Paris, Gallimard, 2016, p. 56.
[2] Ibid., p. 45.
[3] Ibid., p. 25.
[4] Ibid., p. 43-44.
[5] Ibid., p. 60.
[6] Freud S., La vie sexuelle, PUF, 1992, p.66.
[7] Ibid., p.89.
[8] Lacan J., Le Séminaire Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 82.
Par | 2017-03-17T10:46:10+00:00 16 mars 2017|T'es sérieux !|