Par | 2017-03-07T11:15:39+00:00 24 février 2017|T'es sérieux !|

Le complexe de l’ornithorynque

Dans le roman de J. Hoestlandt, Carla bricole sa métamorphose sous le regard de Pierre. Voir, être vu, se regarder, aimer, s’aimer s’articulent en un circuit pulsionnel nouveau.

Le complexe de l’ornithorynque

[1] reprend la formule du complexe du homard de Françoise Dolto à propos de la crise d’adolescence : « L’enfant se défait de sa carapace, soudain étroite, pour en acquérir une autre. Entre les deux, il est vulnérable, agressif ou replié sur lui-même ». Ce roman choral raconte l’expérience, à la limite des mots, de quatre lycéens qui se retrouvent seuls face à un point de réel. Voici la réponse singulière de Carla.

Elle énonce ce qui surgit pour elle après l’enfance : « Je ne suis pas loin de me sentir aussi bizarre que le mammifère australien amphibie et ovipare », « je n’aime que des petits bouts de moi qui me satisfont à peu près […] je n’aime ma carrosserie qu’en pièces détachées, comme l’ornithorynque – s’il pouvait se regarder dans une glace ». On ne s’aperçoit pas que le corps est fait de pièces détachées, tant qu’on reste captif de sa forme, tant que la prégnance de la forme impose l’idée de son unité[2]. Le personnage Carla témoigne de la disjonction à l’Autre du corps, à l’Autre du symbolique. Elle questionne l’amour, l’énigme de la rencontre avec l’Autre sexe, le sens de la vie : « le pire, je pense n’étant pas encore le physique, mais tout ce qui me trotte dans la tête, et qui ne va avec rien de ce que je vis ». « Qui suis-je, à quoi ça sert de vivre, de mourir, d’être ? ». Carla espère aimer et être aimée « pour compenser un temps soit peu le fait qu’elle va mourir » et exprime la confusion des sentiments : « tout s’emmêlait en moi : la peur et le bonheur de grandir, l’envie et la peur d’être aimée, la crainte de mourir trop vite sans avoir rien vécu de vraiment beau, de vraiment spécial ».

La rencontre heureuse avec Pierre, tenté par « la démesure, l’incalculable, ce qui est hors-limite » permettra à Carla de renouer le lieu où ça se dit du lieu où ça se jouit[3]. Un événement ouvre à la dialectique du désir. Un photographe fixe son objectif sur Carla, il s’exclame « superbe ! » et elle le croit. Sous l’œil du viseur, « quelque chose l’a percée », le signifiant marque le corps. Le parlêtre adore son corps car il croit qu’il l’a[4]. Carla raconte avoir adoré cet instant « j’avais l’impression que tout autour de moi les visages ressemblaient soudain à des masques ». Un voile s’installe sur la béance de l’être et avec l’image il fait le monde[5].

Alors elle croise le regard de Pierre et veut « lui dire des mots vrais, absolus, qui l’auraient rendue immédiatement belle et désirable ». L’Idéal du moi s’articule au moi idéal. Elle « se mêle aux autres vivants ». Elle est visible, se sent regardée autrement, cela lui donne satisfaction. Elle accepte la proposition de séances photo avec lui, qui la feront passer du statut de celle qui jette des coups d’œil à celle qui est regardée jusque se donner à voir « encadrée, comme les chefs-d’œuvre ! ». Elle repère aussi l’embarras de Pierre : « Il a dévissé l’objectif, en a revissé un autre, a plongé le regard dans le viseur, à la recherche de quoi au juste ? Je ne le savais pas, et me demandais si lui le savait ». Sa question renvoie au Che vuoi de Lacan qui lie le désir de l’homme au désir de l’Autre. Alors sous le « regard – objectif » de Pierre, elle devient aimable. Elle se sent belle, vivante, a envie de plaire, prend plaisir à regarder Pierre. Elle « commence à se sentir libre de s’éloigner de ce que veulent les autres, pour trouver ce qu’elle veut ». L’exposition des photographies au café Les Miroirs marquera un saut pour Carla : « Les choses de la vie, il faut les regarder en face ».

Par cette expérience inédite, cette métamorphose, un bout de vérité vient se dire pour Carla : « Quand je plongerai mon regard dans les miroirs, je verrai, derrière la Carla que tout le monde voit, une autre, la même […] je me demande si on n’est pas tous des espèces d’ornithorynque »

 


[1] Hoestlandt J., Le complexe de l’ornithorynque, Éditions Milan, 2007
[2] Miller J.-A., « Pièces détachées », op. cit., cours du 01 décembre 2004.
[3] Roy D., Hebdoblog N°65, Jeunesse des ados, 20 mars 2016.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII Le sinthome, Paris, Le Seuil, p.66.
[5] Lacan J., « Le phénomène lacanien » – Conférence prononcée au Centre universitaire méditerranéen de Nice, le 30 novembre 1974, texte établi par J.-A. Miller, tiré à part des Cahiers cliniques de Nice, 2011.
Par | 2017-03-07T11:15:39+00:00 24 février 2017|T'es sérieux !|