Par | 2017-03-17T10:46:12+00:00 16 mars 2017|T'es sérieux !|

Lire Winnicott !

Découvrez ici les pierres d’angle que propose ce célèbre psychanalyste britannique pour aborder cette mutation délicate.

En 1962, l’article de D. W. Winnicott « L’adolescence »[1] paraît dans un contexte où « naît une littérature nouvelle » ayant pour objet l’adolescent, une manifestation d’intérêt que Winnicott met en rapport avec les transformations de la société. N’hésitons pas à lire ce texte comme un plaidoyer pour l’adolescent.

Une expérience

D’emblée Winnicott conseille aux adultes de faire preuve d’une certaine réserve et de ne pas aborder les adolescents avec un savoir constitué car l’adolescence est une expérience, une découverte pour chaque sujet qui s’y engage. Il s’agit avant tout de donner le temps à l’adolescent de traverser ce passage de l’enfant à l’adulte où « le garçon ou la fille doit affronter les modifications de sa personne dues à la puberté ».

Pas sans l’enfance

Winnicott fait valoir que l’adolescence ne peut se définir sans l’enfance, car les expériences « de nourrisson et d’enfant », dont certaines sont restées inconscientes, sont déterminantes. Alors qu’il pose la question de savoir « comment les modifications de la puberté vont s’intégrer, comment l’organisation du moi fera face à une nouvelle poussée du ça », Winnicott souligne un enjeu crucial en faisant valoir la place que peut prendre la pulsion de mort : « Comment chacun traitera t-il ce nouveau pouvoir de destruction ou même de mort, ce pouvoir qui ne venait pas compliquer les sentiments de haine de la petite enfance ? » Au fond l’adolescent hérite de l’enfant qu’il a été avec la tâche nouvelle de traiter ce que Winnicott nomme « ce pouvoir de destruction ».

Un isolé

Si Winnicott ne nous surprend pas lorsqu’il souligne « l’importance de l’environnement et du cadre familial », il ne manque pas de susciter notre intérêt lorsqu’il met en valeur un trait qu’il juge essentiel : « L’adolescent est un isolé ».

« C’est d’une position d’isolement qu’il se lance dans ce qui peut aboutir […] à la socialisation ». La séparation sera l’opérateur qui va permettre de sortir de l’isolement, et Winnicott fait valoir le parallèle avec le petit enfant qui est un isolé jusqu’au moment « où il s’est établi comme un individu distinct et séparé ».

Les expériences sexuelles sont alors marquées par ce phénomène d’isolement. Dans ce temps d’incertitude où le garçon ou la fille ne sait pas quelle sera son orientation, l’adolescent est traversé par quelque chose en excès dont il ne sait que faire. Ainsi Winnicott fait valoir que ce que l’on pourrait considérer comme « une forme d’expérience sexuelle » est en fait une façon de « se débarrasser de la sexualité ».

Winnicott examine les effets des changements sociaux avec notamment le développement des méthodes contraceptives et la disparition des maladies vénériennes. Si cela donne une plus grande liberté à l’adolescent pour « explorer le domaine de la vie sensuelle », il n’en reste pas moins que la crainte, l’angoisse, la culpabilité sont souvent au rendez vous.

Passer par « le pot au noir »

Le « pot au noir » est le nom que Winnicott donne à une phase où « les adolescents se sentent futiles car ils ne se sont pas encore trouvés ». Il conseille de ne pas réagir de façon négative à ce que les adolescents traversent mais de rester vigilants, d’autant que les adolescents « n’acceptent pas de fausses solutions » au point que « certains luttent pour recommencer à partir de rien ».

Les jeunes cherchent « une forme d’identification qui ne les déçoive pas ». Dans ce temps où « tout est en suspens », « où ils ne savent pas où ils en sont », les adolescents luttent pour établir une identité personnelle, pour « se sentir réels ». C’est, nous dit Winnicott, ce qui déconcerte les adultes car les adolescents ont des attitudes « de défi et de dépendance au point d’en être infantiles ».

Une carence

Winnicott examine les rapports entre « les difficultés normales de l’adolescence et la déviation de la normale » dans ce qu’il appelle « la tendance antisociale ». Il considère qu’il y a toujours une carence à la racine de la tendance antisociale. Il met l’accent sur le fait que l’adolescent a été confronté à une mère « repliée ou déprimée » ou à une famille disloquée. Ainsi la carence, aussi mineure soit-elle, se trouve en position de cause. L’enfant antisocial « cherche à faire reconnaître la dette que le monde a envers lui ou à essayer de faire que le monde réédifie le cadre qui a été brisé ».

Il fait valoir « qu’il y a quelque chose d’analogue quoique moins fort et diffus, à la racine de l’adolescence, à la limite des défenses disponibles ». Il montre comment, dans un groupe, les adolescents peuvent prendre appui sur ses membres antisociaux pour « se sentir réels, dans leur lutte pour traverser cette période, ce pot au noir ».

Winnicott termine en conseillant aux adultes de faire face et de ne pas souhaiter trouver une solution pour les adolescents qui sont devant une tâche difficile : « Comment être adolescent au moment de l’adolescence ? ». Winnicott n’indique-t-il pas ainsi que c’est chaque adolescent qui de façon singulière trouve sa solution ?

 


[1] Winnicot, D., De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1989, p.257.
Article sur l’adolescence paru originairement dans The New Era in Home and School, vol. 43, n° 8, oct. 1962, pp. 145-156, d’après une conférence faite au London County Council, février 1961.
Par | 2017-03-17T10:46:12+00:00 16 mars 2017|T'es sérieux !|