« Lorsqu’un professeur « laisse trainer ses oreilles » dans les cours de récré, elle entend l’invention de la langue ! »

Mais  ! que fais-tu de la syntaxe  ?

Je la parataxe  ! Je la pare, ta syntaxe, de trous  !

Ce qui frappe dans les fragments de conversation adolescente, c’est l’invention. Apparaît en effet une langue qui se singularise et se revendique comme langue autre. Une langue qui se rêverait détachée et distincte de la langue de l’Autre telle qu’elle a été transmise et utilisée jusqu’ici et qui apparaît souvent caduque au moment de l’adolescence. Comment, en effet, une langue dont on a usé « avant » pourrait-elle être encore valable « après » ? Comment la « vieillerie » linguistique, pour paraphraser la « vieillerie poétique » de Rimbaud – grand inventeur ès langue – pourrait-elle dire l’absolue nouveauté d’une métamorphose inédite ?

Il m’a semblé, à laisser traîner mes oreilles dans les cours de récré, que l’une des manières de ce pas de côté qui fait rupture se situe sur le plan de la syntaxe, dans la manière même dont s’agencent et se désagencent les différentes propositions d’une phrase.

Tendons l’oreille à cette langue vive. Ça se dirait, ça s’entendrait, ça s’écouterait ainsi :

« Vas-y, tu fais le mec, mais toi, je sais, en vrai, t’es un canard !

–T’as cru je suis un canard ? Moi je dis c’est toi le canard. »

L’adolescent contemporain dénoue la phrase et la comble de trous, selon cette (dé)construction qu’est la parataxe et qui consiste à mettre sur le même plan deux propositions, en faisant disparaître la subordination. Là où la langue de Papa noue une proposition à une autre, dans ce lien hiérarchique qu’est la subordination, la langue adolescente, elle, pose les différents syntagmes de la phrase les uns à côté des autres. Au diable les « que », les « qui » ; aux oubliettes ces chevilles qui tiennent serrées et organisent les différents plans d’une même phrase ; foin de la subordination (grammaticale ?) ! À la place, sonnent les trous et dans le creux de la faille miroite le vide. Le sens logique établi de toujours vacille et le discours met à nu de la « disjointure » : ça ne colle plus, et les semblants de l’Autre qui faisaient tenir l’édifice dans un ordre logique sont pointés comme tels et mis à mal. Manière de singulariser la langue que l’on se parle entre pairs, manière aussi de marquer sinon une impasse, du moins un frein dans la transmission.

Mais n’est-ce pas là aussi une manière de donner à entendre les hiatus mêmes du sujet ? Ce phénomène de la parataxe se fait alors le témoin de l’indicible qui survient après l’enfance, de ce que ça se troue dans le corps, du fait du surgissement de la jouissance phallique.[1] Au trou dans le sujet, répondent des trous dans la langue. Et il y a dans ce geste une véritable audace : la langue qui d’ordinaire cache et ment vient montrer l’intime de la faille.

Ce phénomène de la parataxe établit aussi un certain rapport au temps qui sans doute sied à l’adolescent : tout se trouve mis sur le même plan. C’est le présent absolu et sans concession, c’est l’urgence qui ne souffre aucun délai.

Et c’est là aussi le geste même de l’invention qui se donne à entendre. Novarina ne disait-il pas : « la langue commence par un trou »[2] ?

On savourera au passage l’image du canard qui vient désigner l’amoureux trop empressé auprès de sa belle, ainsi que j’ai fini par l’apprendre, au détour d’une conversation avec mes élèves au sujet du personnage de Swann. Métaphore particulièrement efficace qui fait surgir le palmipède, cou en avant, tentant d’attraper du bec la belle qu’il poursuit d’une course maladroite.

C’est là aussi qu’est la vitalité de cette langue de l’adolescence : dans la précision et les fulgurances de ses images. Je ne sais si Swann fut un canard, mais sans doute cette image de leur cru lui a-t-elle offert une place de choix dans l’imaginaire de certains de mes élèves.

 


[1] Comme l’évoque Daniel Roy, dans « Jeunesse des ados », Hebdo blog, n° 65, mars 2016.
[2] Novarina V., Devant la langue, Éditions P.O.L, 1999, p. 17, cité par Ph. Lacadée dans Vie éprise de parole, Éditions Michèle, 2012, p. 13.