En bande, réunis par le skate qui conjugue identification et usages du corps, ces garçons sillonnent sous le regard de Marion Gervais les spots à la recherche d’un destin.

La belle vie

[1] est le dernier documentaire de Marion Gervais. Après avoir suivi Anaïs qui s’en allait en guerre[2], la réalisatrice a filmé, pendant près de dix mois, sept garçons entre l’enfance et l’âge adulte. Sept garçons qui ont pour passion commune le skate. La belle vie, c’est une promesse à eux-mêmes : espoir, rêve de lendemain qui chante, ou qui en tous les cas roule. La belle vie d’autre chose, après la « sortie du tunnel  »[3]. Orso, lui, voudrait être libre, car être « soumis à quelqu’un, c’est la mort » et il aimerait surtout qu’on cesse de l’« évaluer » : il craint de ne « pas tenir » en passant en quatrième. Pierre a toujours vécu « tout seul » et parlait « tout seul » avec son ami imaginaire, Jason, toujours là. Mais ce sont surtout les copains de la bande du skate-park[4] qui permettent à Pierre d’être dans le lien social. Orso, Pierre, Glen, Enzo, Liam, Louis et Ben, entre ville et campagne, se débrouillent pour essayer de débrouiller justement ce qu’ils sont en train de traverser. Garde champêtre ou policier : même combat. « Les vieux c’est de la merde » comme slogan afin de manifester leurs désaccords de ne pas obtenir de skate-park dans leur petite commune.

Les slogans changent mais y a-t-il finalement une si grande différence entre ces jeunes épris d’évasion, de liberté et de vitesse, et les jeunes d’hier ?

La fonction du père ? Ce documentaire laisse une place prépondérante à l’interrogation de la transmission dans le discours de cette bande de jeunes. Pierre n’est « pas habitué à avoir un père qui [|’] aime », dit-il. Et pourtant il se reprend, il reformule, pour aboutir au constat : il entend que son père l’aime comme il a été aimé par son propre père. Enzo s’interroge sur ce père qui l’a reconnu tardivement. Et s’accroche au papier de reconnaissance d’état civil en se le réappropriant jusqu’à réécrire dessus sa version de la filiation. Enzo est fier malgré tout que son père : « bouge son cul pour [lui] ». Glen scrute l’horizon de la mer, qui prend l’homme et qui lui prend son père « deux fois, trois mois par an ». Et il ne se cache pas de dire que son père lui manque et d’espérer lui manquer en retour.

À quels pères ont-ils eu affaire, quels fils sont-ils pour ces pères en essayant de projeter ainsi quels hommes ils pourraient devenir ? En ce sens ce documentaire est aussi la place faite à l’espoir de la rencontre sexuelle. Parce que même si c’est « trop compliqué les meufs », cela intrigue. Les écrans, l’accès débridé à l’information comme à la jouissance, libre d’accès justement, n’empêche pas les vrais questions : « Toi les filles c’est pas ton truc ? » Avec pudeur les garçons parlent entre eux des filles. S’entremêlent l’espoir de grandir, peut-être même que c’est possible de « grandir d’un coup ». En attendant ils comptent les centimètres avec l’espoir de prendre de la taille. Mais malgré tout « J’ai pas envie de grandir car après j’ai l’impression tu as plus de mal à apprécier la vie ».

Comment vont-ils pouvoir parvenir à se nommer dans le monde ? Être skateur est leur manière singulière, peut-être, de venir signer « l’immixtion de l’adulte »[5]. Skateur comme « solution sinthomatique coordonnée à la conquête d’un semblant liant le sujet à un partenaire sexué »[6].

 


[1] La belle vie, Marion Gervais, Quark Productions, 2016.
[2] Anaïs s’en va-t’en guerre, Marion Gervais, Quark Productions, 2013.
[3] Coccoz V., La clinique des adolescents : entrées et sorties du tunnel, Mental n°23, p 87.
[4] La bande du skate-park, Les nouvelles écritures du réel, Marion Gervais Lien Internet
[5] Miller J.-A., En direction de l’adolescence, Intervention de clôture 3ème journée de l’institut de l’enfant.
[6] Coccoz V., Ibid., p. 96-97.