Par | 2017-03-07T11:16:05+00:00 11 juin 2016|Tudikoi?|

« Populaire » ou des jeux de regard au collège

Un signifiant accroche, un discours prend forme. Au-delà des événements, comment l’analyste le reçoit et quelle lecture en fait-il ?

Les « populaires », voilà comment sont nommés, dans cette cour, ces jeunes des deux sexes glissés sous ce signifiant épicène

[1], qui concentrent sur eux l’attention des autres élèves, qui « accrochent les regards » !

Les semblants jouent à plein dans cette attirance : ce sont les traditionnelles « marques » vestimentaires apposées sur les corps qui discriminent, repérées par la valeur marchande et un dosage subtil entre le plus grand conformisme et la recherche de la « petite différence » la plus ténue.

La jeune fille s’insurge contre cette « débilité » contemporaine, cette « bêtise » tout en concédant s’y adonner, puis regrette l’époque de son enfance où elle pouvait faire des « trucs bizarres » sans se préoccuper de son image dans le regard des autres. Lorsqu’elle pouvait ainsi sortir de chez elle en omettant de vérifier le lissage de sa coiffure ou l’arrangement de sa toilette, temps où un trait[2] venait donner une assise à son image et non le calcul infini de ce qui, d’elle, se réfléchit dans les yeux de ses pairs.

Ce n’est pas cette quête d’authenticité, perdue au moment même où elle est entrevue, qui porte son adresse à un « psy », mais le trou ouvert par la rupture avec son petit ami, son premier, avec lequel « ils étaient amoureux comme des adultes », précise-t-elle, à mille lieues d’une « amourette de gamins ». Où loge-t-elle cette différence ? Dans le fait d’« être toujours ensemble ! » au travers d’un lien spéculaire comme le permettent désormais les réseaux sociaux et les connexions illimitées. Ils passaient ainsi leur journée continuellement branchés l’un sur l’autre, à l’école ou par écrans interposés, de l’éveil au coucher, dans l’illusion d’un rapport dont le visible constitue le support.

Une exception apparaît cependant : la séduction, la drague, a eu lieu, elle, dans la « vraie vie » car « on ne peut pas accrocher le regard sur Skype  », explique-t-elle – le point que l’on voit (les yeux de l’autre dans l’écran) n’étant pas exactement le même que celui d’où on est vu (la caméra demeure pour un temps encore disjointe de ce point dans l’écran). Absente également du numérique, cette divine surprise quand est attrapé dans le fond de la classe le regard de l’autre posé sur soi.

« Après l’enfance » dévoile ainsi tout un nouveau jeu de regards incluant la métamorphose de la facture du point d’où le sujet est vu. Et on mesure ici l’incidence de cette mutation enchâssée dans la prise du désir de l’autre.

 


[1] Un nom épicène est un nom « bisexué » qui peut être employé aussi bien au féminin et au masculin.

[2] « […] le sujet se réfléchit dans le trait unaire et où c’est seulement à partir de là qu’il se repère comme Moi-idéal, tout cela insiste justement sur ce que l’identification imaginaire s’opère par une marque symbolique. ». Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, Paris, Seuil, 2011, p. 168.

Par | 2017-03-07T11:16:05+00:00 11 juin 2016|Tudikoi?|