Par | 2017-03-07T11:16:01+00:00 11 septembre 2016|Un ado chez nous|

Les ados, leur corps et leur image

De l’image à sa « mise en image » se déplie le trajet du corps quittant l’enfance comme le Champ freudien permet de l’épingler.

Pour désigner les métamorphoses de la puberté, Freud a parlé d’un avènement

[1]. Quelque chose de nouveau surgit avec l’irruption de la sexualité qui va avoir à trouver sa forme définitive en passant par un changement d’objet. L’ado se trouve démuni face à l’excès constitutif du pulsionnel et les mots manquent pour dire ce qu’il rencontre. Le corps est alors sur le devant de la scène.

Notre époque rend un culte au corps ; son image, qu’on adore, est devenue centrale, pas seulement pour les ados. Pour Lacan, l’imaginaire est primordialement scopique : « le corps est […] la forme du corps – pas la substance jouissante, la forme du corps. Et ça, l’inertie, ça tient, dans son enseignement, à la découverte qu’il avait pu faire, vingt ans auparavant, de ce qu’il a appelé le stade du miroir, où il y a jubilation, émergence d’une jubilation devant son image au miroir. Et il s’agit d’en rendre compte, de rendre compte de ce qui fait jouir de l’image. »[2]

Les ados, dans ce moment de bouleversements libidinaux, de métamorphoses notamment corporelles sont davantage sensibles à l’image. Ils ont recours à la technologie, aux machines pour la traiter, la modifier dans un usage singulier. S’ils tentent toutes sortes d’expériences avec des objets donnés ou demandés par l’Autre (oral, anal), rappels du temps de l’enfance, ils se photographient, et se filment aussi dans des positions parfois intimes ou évoquant la [incidence] pulsion de mort.

Jamais l’image n’a été autant présente. Avec l’illimité du numérique, chaque photo peut être effacée si elle ne convient pas, refaite dans l’instant jusqu’à ce que son auteur en soit satisfait. Mais elle peut être aussi immédiatement jetée pour passer à la suivante ou conservée pour au contraire se soutenir de l’image « comme tentative de savoir y faire avec le non-rapport sexuel »[3].

Roland Barthes affirme que « dès que je me sens regardé par l’objectif, tout change : je me constitue en train de “poser”, je me fabrique instantanément un autre corps, je me métamorphose immédiatement en image »[4]. Les ados utilisent fréquemment le Selfie, envoyant à un groupe d’amis une photo, une image de soi qui les représentent à un instant T. Les succès de Snapchat, Instagram en témoignent. « Regarde comme je suis » : le regard parfois sans le langage est ainsi convoqué. Il peut alors s’agir d’une tentative « de mettre son image dans l’Autre pour l’avoir pour soi »[5]. Ce recours à l’image peut-il être une manière pour un adolescent de recalculer sa position dans l’Autre ?

 


[1] Freud S., « Les métamorphoses de la puberté », Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Folio Essais, 1987, p. 143.
[2] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université de Paris VIII, leçon du 10 juin 2009, inédit.
[3] Dupont L., « Un ado sur l’escabeau », Courtil en lignes, n°20, juillet 2016.
[4] Barthes R., La chambre claire, note sur la photographie, Paris, Cahiers du cinéma, Gallimard, Seuil, 1980, p. 24-25.
[5] Brousse M.-H., « Filles à deux, garçons en bande », eBook « Faire couple, liaisons inconscientes », du tac au tac, 22 Duos de psychanalystes, Gramophone, 2016.
Par | 2017-03-07T11:16:01+00:00 11 septembre 2016|Un ado chez nous|