Par | 2017-03-17T10:46:15+00:00 16 mars 2017|Un ado chez nous|

Embarras de la jouissance

Le temps d’après l’enfance est aussi celui de la rencontre avec le corps du partenaire et avec la jouissance sexuelle. Pas sans angoisse !

« C’est aussi le moment de l’entrée en ligne de compte, parmi les objets du désir, de ce que Lacan a isolé comme le corps de l’Autre. »[1]

L’adolescence confronte le sujet au corps de l’Autre au sens où, sous l’incidence du sexuel, l’Autre excède les personnages parentaux auxquels il adressait jusque-là sa demande d’amour et dont il voulait se faire aimer.

Entre l’enfant et l’Autre circulent des objets de demande et de satisfaction qui s’accrochent aux premiers modes de relation mère-enfant et nourrissent l’auto-érotisme aussi bien que le désir de rester l’objet privilégié de l’Autre. Sur les deux versants, l’enfant rencontre un manque. L’objet ne suffit jamais à satisfaire la pulsion ni à combler la demande d’amour. Mais les objets investis de façon privilégiée dans l’enfance colorent le style désirant du sujet (dévorant, retenu, hésitant…) et son rapport à la demande.

Avec la puberté, le sujet éprouve dans son propre corps et dans la rencontre avec l’Autre, une dimension réelle du désir, où le sexuel ne se réduit ni à l’auto-érotisme de l’enfance ni à la volonté de séduire l’Autre parental. Il est sollicité, dans son propre corps, par la question du choix d’un Autre envers lui et du choix pour un Autre, en tant que partenaire sexuel. Il expérimente autrement que dans l’enfance[2], ce que Lacan appelle dans le Séminaire XIX « ce rapport dérangé à son propre corps qui s’appelle jouissance ». Il ajoute « que cela a pour centre, pour point de départ, un rapport privilégié à la jouissance sexuelle »[3]. De celle-ci le langage ne rend pas compte, car justement il supplée à ce qui du sexuel ne peut se dire. « Il ordonne par là l’intrusion de la jouissance dans la répétition corporelle. »[4] L’adolescent doit trouver un réglage dans le rapport à son corps et à celui du partenaire, là où la langue ne lui donne pas d’emblée un savoir faire avec ses nouveaux objets. Le fantasme, en tant que soutien du désir et rapport du sujet barré à l’objet, est une des modalités de ce réglage. D’autres réponses sont possibles : un habillage de cette étrangeté dans des pratiques codées du corps, dans une nomination ou dans l’usage d’un objet hors-corps, ou encore dans l’invention d’une langue à soi qui met la Chose à distance tout en permettant la parole.

Depuis la première rencontre des corps avec son ami, Axelle veut dormir avec sa mère : « On n’a pas fait de bêtises, on est trop petits pour ça, mais il est venu dans mon lit dormir et quand même, ça fait drôle ! Un peu comme si je me sentais salie, j’ai perdu quelque chose, et pourtant on était bien. Les jours d’après, on se téléphonait toute la nuit. » Soulagée de pouvoir parler de l’étrangeté ressentie, elle trouve un réglage de la jouissance en limitant l’usage de ce que nous appelons les « câlins téléphoniques ». Très courts en semaine et plus longs le vendredi soir. Mais l’angoisse revient et Axelle reste devant l’énigme que Lacan évoque dans R.S.I : « Un autre corps nous avons beau l’étreindre, ce n’est rien de plus que le signe du plus extrême embarras »[5]. Le fantasme, articulé autour du regard, va lui permettre de construire un filtre pour appréhender ce qu’elle ne peut nommer de la jouissance rencontrée.


[1] Miller, J.-A., « En direction de l’adolescence », Collection la Petite Girafe, n°3, Paris, Navarin/Champ freudien, 2015, p. 193.
[2] Lacan, J., Le séminaire, livre XIX, … ou pire, Seuil, 2011, p. 43.
[3] Ibid., p.43.
[4] Ibid., p. 44.
[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, R.S.I. Année 1974-1975, leçon du 17.12.1974. Inédit.
Par | 2017-03-17T10:46:15+00:00 16 mars 2017|Un ado chez nous|