Bande de potes, régiment, groupe, gang, clique, nous pourrions poursuivre la série pour souligner ce fait que les garçons affectionnent le groupe… pour aborder les filles ! Les filles, c’est manifestement autre chose. La logique permet d’éclairer ce point !

Le Séminaire, livre XIX bis « Le savoir du psychanalyste », leçon du 06 janvier 1972, (publié dans Lacan J., Je parle aux murs, Paris, Seuil, 2011, p. 83-84.)

« Les garçons pour ça

[…] s’y entendent. Ils se tiennent tous par la main. Ils se tiennent tous par la main, d’autant plus que, s’ils ne se tenaient pas par la main, il faudrait que chacun affronte la fille tout seul, et ça,, ils aiment pas. Il faut qu’ils se tiennent par la main. Les filles, c’est une autre affaire […] Elles se groupent deux par deux, elles font amie amie avec une amie jusqu’à ce qu’elles aient arraché un gars à son régiment ».

En quelques lignes, Lacan nous donne une illustration saisissante et parlante de la dissymétrie entre les sexes qu’il s’emploie à saisir puis à formaliser dans les séminaires XIX et XX. Il fallait y penser : relever que les garçons, en particulier à l’adolescence, font groupe, ce que Lacan oppose à la fonction de la meilleure amie pour les filles. Une question de genre ? De détermination sociale, de discours ? Lacan en propose plutôt une lecture logique.

Du côté Homme du tableau de la sexuation, un « pour tous », tous les hommes sont soumis à la fonction phallique, à la castration. Le phallus est le nom qui permet de fermer l’ensemble des hommes. Le phallus, c’est aussi le signifiant de la castration qui encombre les hommes, de ce manque auquel tous ont affaire qui conduit à chercher dans l’Autre sexe ce qui pourrait le combler. Mais alors ils n’aiment pas le faire seul, ils font groupe (« régiment », bande, partenaires sportifs), dans la solitude de leur manque et de ce qu’ils doivent rencontrer de plus troublant encore qui ne se laisse pas inclure dans le tout. Se lancer dans cette recherche, c’est « affronter la fille », pas les filles, Lacan pourrait écrire l’a-fille, la sans nom, puisqu’il n’y a pas La Femme (La barré), le nom qui permettrait, s’il existait, de constituer un ensemble symétrique à celui des hommes. Il n’y a pas La Femme (La barré), car il n’y a que le phallus, unique signifiant de la différence des sexes. Il n’y en a pas qui ne soit pas inscrites dans la fonction phallique, nous enseigne la première formule côté Femme. Elles sont concernées par cette fonction, qui situe leur place de femmes, mais pas toutes : les femmes existent bel et bien, elles ne sont pas une pure inexistence, pas le simple négatif de l’Homme, elles ne sont pas nommées en négatif, mais simplement sans nom générique, ce qui fait que leur jouissance spécifique n’est pas toute corrélée au phallus.

Le phallus est le nom qui ferme l’ensemble côté Homme, mais côté Femme ? Pas de nom de l’ensemble, donc pas d’ensemble, pas de tout. L’exception paternelle est l’élément hors de l’ensemble de hommes qui permet aussi de le fermer ; rien de tel encore côté Femme. D’où ce repérage par une double négation, « il n’y en a pas qui ne soient pas ».

Dans Encore Lacan souligne que la conséquence est qu’on ne peut prendre les femmes qu’une par une, c’est à dire qu’on ne peut pas dire « toutes les femmes », d’où cet évitement du pluriel dans la phrase que nous avons à commenter. Elles ne font pas groupe. Lacan en déduit que le lien à la meilleure amie, si caractéristique des filles, lien d’amour mais aussi de rivalité intense, est une modalité privilégiée par celles-ci. Pas d’identification au groupe, au tous, mais à une semblable, privilégiant le une par une mais aussi peut-être l’accroche imaginaire à défaut d’un repère symbolique universalisant. On sait le privilège de l’image, l’importance du vêtement qui habille ce vide et partir de laquelle les filles se reconnaissent. La meilleure amie toutefois, c’est aussi le partage des mots, historiquement les lettres, puis les coups de fils interminables, désormais l’abondance des sms ; les mots qui s’échangent dont l’enjeu est de se dire, de s’assurer d’une existence singulière pour l’autre, autre mise en circulation du phallus.

Les femmes attendent du partenaire, dit Lacan dans Encore, une parole d’amour, qui lui donnerait une place d’exception pour lui, la nommerait comme une différente des autres, donnerait consistance à son être, suppléant à un défaut primordial de nomination. La meilleure amie des filles ne tient, laisse entendre Lacan, que le temps de se loger auprès d’un garçon, d’arracher « un gars à son régiment », d’en avoir un pour elle, et faire exception pour lui. Lacan déplie les subtiles déclinaisons de la logique phallique au temps de la rencontre des filles et des garçons. Seules deux des quatre formules y sont concernées, mais saisissant au vif, la logique de la modalité du lien social au temps des premières rencontres. Celle-ci, repérable depuis des siècles dans la littérature, n’aurait-elle pas bougé dans l’époque actuelle ? Je pense à la fréquence du lien des filles non plus à la meilleure amie, mais au meilleur ami. Inversement, la meilleure amie du garçon, qui cherche moins l’appui du groupe prend alors statut de confidente. Dans le contexte d’une dissolution des universaux, d’une fluidité du genre, des illusions d’une jouissance possible sans entraves, les garçons et les filles s’arrangent-ils autrement pour traiter les embrouilles de la rencontre et son impossible