Par | 2017-03-07T11:16:03+00:00 12 juin 2016|Un ado chez nous|

Par delà les cigognes ?

Cette lecture critique de l’œuvre freudienne interroge l’« adolescence », notion d’emblée problématique pour les premiers psychanalystes. Si la puberté en précise ensuite les contours, la découverte de la sexualité infantile voile cette référence à la maturation et nous plonge dans les apories du signifiant face au réel.

Nous considérons volontiers l’adolescence comme n’appartenant pas aux concepts de la psychanalyse. Les premiers analystes germanophones, nous rappelle François Sauvagnat, employaient presque exclusivement le terme de « puberté », même lorsqu’il s’agissait d’évoquer une adolescence interminable

[1]. Il ne semble pas juste pour autant de considérer que l’adolescence n’a pas été abondamment discutée et ce dès les débuts de la psychanalyse[2]. Deux traits semblent néanmoins saillir lorsque nous retraçons le parcours de ce signifiant. Premièrement, il a été d’emblée, et toujours depuis lors, appréhendé par les psychanalystes comme un problème. Un problème pour le sujet lui-même, pour la société, mais également pour le thérapeute. La dimension de défi, la menace du passage à l’acte, ainsi que nombres des différents symptômes présentés par Freud en 1904 comme contre-indications à l’analyse ont été présentés hier et aujourd’hui comme caractéristiques de l’adolescence[3]. Cette dimension de problème a impliqué de nombreuses considérations sur la nécessité d’aménagement de la cure analytique[4]. Le deuxième trait que nous relevons consiste en ce que l’adolescence possède l’originalité d’être sans cesse appréhendée comme une éternelle redécouverte. « On est frappé, nous fait remarquer François Sauvagnat, par le nombre d’études présentant comme une découverte récente des phénomènes déjà copieusement répertoriés. Tout se passe comme si l’adolescence nécessitait […] un ressourcement continuel, appelant une fraîcheur d’esprit à chaque instant renouvelée… »[5]

Il nous semble qu’avec Freud s’est produit un double mouvement. La question de l’adolescence s’est trouvée autant restreinte que généralisée.

Restreinte, car Freud a d’emblée insisté sur le caractère de conflit pulsionnel de l’adolescence y apportant des repères précis : ordonnancement autour du primat génital, contradiction entre le courant tendre et le courant sensuel, apories du désir de savoir[6], drame de la recherche de l’objet.

Généralisée, car les positions de Freud relatives à la sexualité infantile, la conception de la perversion polymorphe et surtout le développement des théories sexuelles infantiles peuvent nous mener à considérer l’enfance comme une adolescence généralisée, dans la mesure où le questionnement donné comme caractéristique de l’adolescence va être généralisé à l’enfance[7]. Afin d’illustrer ce propos, nous vous invitons à comparer les discours sur la cigogne dans le cas freudien du petit Hans et dans celui – fictif – de Wendla, l’adolescente de 14 ans de « l’Eveil du Printemps »[8]. Chacun se trouve au travail d’une même question – « d’où viennent les enfants ? » – et se débrouillent des apories du savoir sur la sexualité. Wendla exprime à sa mère sa « furieuse envie de savoir si la cigogne est entrée par la fenêtre ou descendue par la cheminée ». Hans, lui, explique qu’il sait parfaitement bien que la cigogne portait la clé de la porte dans sa poche. Freud qualifie ces affirmations de parodie et de vengeance de Hans contre son père[9]. L’ironie de Wendla est plus féroce et moins parée d’ambiguïté : « Et si je demandais plutôt au ramoneur ? »[10] s’exclame-t-elle, provoquant l’effroi de sa mère. Si chez Hans les courants de la curiosité sexuelle sensuelle sont présents, ils restent voilés sous le courant tendre. La subversion est notable et la question se dévoile toute crue chez Wendla : « Dis le moi ! s’écrie-t-elle,[…] Donne-moi la réponse ! […] Tu ne t’attends tout de même pas sérieusement à ce qu’avec mes quatorze ans, je croie encore à la cigogne. »[11]

 


[1] Ils s’opposaient en cela aux psychologues de cette époque qui eux parlaient tous de « jeunesse ».
[2] Nous vous renvoyons ici à la bibliographie constituée par François Sauvagnat : « Bibliographie des écrits psychanalytiques sur la crise d’adolescence, 1905-1949 », Destins de l’adolescences, PUR, 1993, pp 159- 165. Et pouvons rappeler que c’est à l’initiative de Stanley Hall – architecte du concept de crise d’adolescence, parmi les premiers à impulser la psychanalyse aux États-Unis et dont l’influence est reconnu sur les premiers psychanalystes à traiter de ce sujet – que fut invité Freud à prononcer ses conférences américaines en 1909.
[3] De cet article, nous pouvons relever, entre autres, les patients anorexiques, ceux dont le caractère n’est pas assez sûr, ceux qui se sentent trop attirés par leur souffrance et ne font qu’obéir aux ordres de leur proches…
[4] Dans cette perspective, nous pouvons reconnaître en August Aichorn la figure de pionnier
[5] Sauvagnat, François., Villerbu, Loick., « Introduction », Destins de l’adolescence, op.cit., p 7-8
[6] si bien misent œuvre dans L’éveil du printemps de Frank Wedekind, Paris, Gallimard, 1983 à laquelle la société psychologique du mercredi consacra une séance en 1907.
[7] Freud, S.,« Les théories sexuelles infantiles », in La Vie sexuelle, PUF, 1969, p 15. : « Je suis convaincu en tout cas qu’aucun enfant ne peut manquer d’être préoccupé par les problèmes sexuels dans les années d’avant la puberté. »
[8] Bien entendu Wendla est un personnage de fiction et non un cas clinique. Nous cédons ici à l’artifice de le discuter tel un cas en nous appuyant sur les considérations de Freud vis à vis de cette pièce. « On peut reproduire l’acte symptomatique le plus réussi, déclare Freud à propos de l’Eveil du Printemps, sans rien connaître du concept ni de la nature des symptômes ». Intervention de Freud sur L’Eveil du printemps à la Société psychologique du mercredi à Vienne, en 1907 in Frank Wedekind, L’Eveil du Printemps, Tragédie enfantine, Gallimard, 1974, p.101.
[9] « Si tu peux t’attendre à ce que je crois que la cigogne ait apporté Anna en octobre, après que j’eusse vu le gros ventre de Maman déjà l’été, quand nous avons été à Gmunden, alors je peux aussi m’attendre à ce que tu croies mes mensonges. ». Freud S., Cinq psychanalyses, Paris, P.U.F., 1973, p.142.
[10] Wedekind, F., op.cit., p 46-47.
[11] Ibid., p 47.
Par | 2017-03-07T11:16:03+00:00 12 juin 2016|Un ado chez nous|