Par | 2017-03-07T11:15:45+00:00 24 janvier 2017|Les amis de l'Institut de l'Enfant|

Chronique Après l’enfance avec Cendrillon de Joël Pommerat

“Cendrillon rencontre la fée : “Tu vas voir, après l’enfance, c’est génial !”… à condition (il y a toujours une condition avec les fées !) de laisser tomber quelque chose derrière soi ! “

Les objets littéraires réécrits et mis en scène pour le théâtre par Joël Pommerat ont à plusieurs reprises été empruntés au répertoire des contes pour enfants : Le petit chaperon rouge en 2005, Pinocchio en 2008, Cendrillon en 2011. Tous ont été de grands moments de théâtre pour les spectateurs, enfants et adultes, qui ont pu assister aux représentations. Peut-être, parce que chacun a pu y faire une rencontre authentique avec quelque chose de l’enfance et de la difficulté de passer à un au-delà de l’enfance. Que nous apprend Cendrillon de ce passage ?

Dans l’enfance : « ce n’est pas si simple de parler et d’écouter »

[2]

Dès le début, la narratrice pose la version de la traversée de l’enfance choisie par Pommerat : l’histoire de la rencontre avec des mots, des malentendus, l’assujettissement à ces paroles, et la décision, un jour, de faire autrement avec ces mots. Paroles que Cendrillon, nommée « la très jeune fille » par Pommerat, avait cru entendre des derniers mots de sa mère « prononcés d’une voix tellement faible qu’on avait du mal à comprendre ce qu’elle disait » : « Ma petite fille, quand je ne serai plus là il ne faudra jamais que tu cesses de penser à moi. Tant que tu penseras à moi tout le temps sans jamais m’oublier… je resterai en vie quelque part »[3]. Dans les toutes premières minutes de la pièce, le parti pris est clairement exposé par la narratrice : « Dans l’histoire que je vais raconter, les mots ont failli avoir des conséquences catastrophiques sur la vie d’une très jeune fille ». Elle en déduit que « ce n’est pas si simple de parler et d’écouter ». L’histoire débute au temps où « la très jeune fille était encore presqu’une enfant » et la pièce va raconter ce franchissement, ce moment de passage à partir duquel la très jeune fille pourra laisser derrière elle le poids de l’enfance.

Passer après l’enfance, sera se détacher de cette ritournelle, se séparer de cette phrase figée et l’entendre autrement. Un nouveau rapport avec les mots de la mère, pourra exister. Le début de la pièce met en scène, sous le tragique, la dimension comique de cette version de l’enfance. La petite Cendrillon est soumise à la voix et au regard de la mère, sous la forme d’une grosse montre et d’une sonnerie stridente réglée toutes les 5 minutes pour rappeler à l’enfant de penser à sa mère morte et ainsi l’empêcher de mourir. « Avant, la jeune fille aimait beaucoup laisser son imagination prendre possession de ses pensées. Mais maintenant, c’était bien fini. Elle devait concentrer son esprit sur un seul et unique sujet : sa mère… seulement sur sa mère »… Et bien-sûr, il arriva qu’elle oublie. Elle demanda à son père de lui acheter une montre. La plus grosse possible. Équipée d’une sonnerie comme un réveil, pour contrôler le temps. À partir de ce jour, la très jeune fille devint très angoissée. Sa tête était remplie de pensées de sa mère. Elle en débordait. C’était comme si elle grossissait et même enflait. « Parfois elle avait peur que sa tête éclate », nous dit la narratrice. Cendrillon est mise en scène corsetée, le regard figé sur la montre, accomplissant toutes les tâches ingrates demandées par les filles de la belle-mère. La souffrance de l’enfance pour Cendrillon ne vient pas tant de la mauvaise rencontre avec la méchante belle-mère que de la position subjective de cette très jeune fille, toute prise dans le souvenir envahissant de sa mère. L’enfance est ici de se vouer sans limite à un autre dévorant : « La très jeune fille était tellement fatiguée qu’elle en oubliait de manger et qu’elle maigrissait mais jamais elle ne se plaignait. Certains travaux étaient simples mais d’autres la répugnaient et l’écœuraient énormément. Jusqu’où ça irait comme ça. »[4] La narratrice nous pose la question de ce qui peut venir faire limite à cette enfance. Quel appui Cendrillon pourra-t-elle trouver pour s’arracher à ce temps dans lequel rien ne change ?

Sortir de l’enfance : consentir aux surprises

Comme dans le conte de Perrault, chez Pommerat, la sortie de cette version de l’enfance va s’opérer par le personnage de la marraine qui va permettre à Cendrillon de passer après l’enfance. La fée va venir nommer pour Cendrillon ce que son existence a perdu de vivant en se vouant ainsi à la mère morte : « Pas gaie ta vie ! C’est vrai, elle est chiante ta vie, tu te marres jamais, y a pas de distractions dans ta vie. Pendant ce temps, les autres, i’se marrent, tu sais ça ? ! »[5]. Et surtout la fée va venir présenter à Cendrillon un nouveau rapport au temps. Au temps éternisé composé de la répétition à l’identique de la phrase de la mère, la fée va opposer un temps fait de différences et de changements. La fée se plaint de sa propre condition. Pour elle, ni enfance, ni adolescence, la fée est affranchie du temps, elle a 874 ans et décrit son peu de joie : « Y a plus de surprises dans ma vie, j’ai tout fait. Le temps passe à la vitesse d’un escargot. J’arrive plus à me motiver… c’est ça être fée. On est immortelles ». Et au contraire, la fée nomme la grâce de l’adolescence : « Je t’envie toi, parce que tu vas vivre un tas de trucs pour la première fois, tu vas voir, c’est génial ! Les mecs, l’amour. »[6]

Parce qu’elle a quitté le rivage uniforme des mots maternels, Cendrillon entre dans un autre monde, celui dans lequel l’Autre a sa place et fait naître le désir, ouvert à la contingence des rencontres.

Après l’enfance, savoir faire autrement avec les mots de l’enfance

Dans la scène finale, la narratrice revient sur le début, le temps d’avant l’adolescence, celui de l’enfance présentée au début de la pièce pour nous faire entendre autrement, grâce à la fée qui possède le pouvoir de remonter le temps, les derniers mots de la mère : « Ma chérie… Si tu es malheureuse, pour te donner du courage, pense à moi… mais, n’oublie jamais, si tu penses à moi fais-le toujours avec le sourire. » Et la narratrice nous donne alors l’effet produit par ces mots : « À partir de ce jour, quand elle pensait à elle, c’était de la force qu’elle ressentait »[7]. Sortie de l’enfance, Cendrillon n’a plus la même manière de « parler et d’écouter », elle s’autorise désormais à parler en son nom, avec la possibilité de dire oui et parfois non à ce qui vient de l’enfance. Elle a laissé derrière elle un autre vorace qui veut tout pour elle, elle compose désormais avec le manque pour s’engager vers les métamorphoses de l’adolescence qui impliquent pour chacun de rencontrer de l’étranger hors de soi et en soi.


[1] La pièce Cendrillon a été créée le 11 octobre 2011 au théâtre national de Bruxelles.
[2] Pommerat J., Cendrillon, Actes sud, Babel, 2013, p.10.
[3] Ibid, p. 10.
[4] Ibid, p. 48.
[5] Ibid, p.50.
[6] Ibid, p. 56, 57.
[7] Ibid, p. 112.
Par | 2017-03-07T11:15:45+00:00 24 janvier 2017|Les amis de l'Institut de l'Enfant|