Parfois, le corps, la pensée, la parole buttent sur quelque chose d’opaque, d’étrange, de bizarre. Trouver à qui adresser les mots de ce désordre est essentiel.

Accueillir la demande dans un moment de vacillation important, un « c’est plus comme avant » qui fait peur, est capital. Trois vignettes issues de ma clinique à parADOxes illustrent ce qui est entrevu dans ce passage délicat, ce qu’il y a à perdre mais aussi ce qui est devant soi, à inventer dans le temps de la rencontre.

Pour Agathe, tout allait tout droit jusque-là. Alors qu’elle fait les études qu’elle a choisies, un stage l’amène à douter de son orientation professionnelle. Ça n’est pas ce qu’elle croyait. Elle se sent fragilisée, a peur de « se laisser aller ». Elle craint de répéter la vie de ses parents. Elle se rend compte que sa mère est « égoïste », qu’elle n’assume pas ses choix. Au fil des séances, Agathe mesure combien elle s’épuise à la soutenir moralement et financièrement. Elle lui cache même qu’elle a un copain, elle serait trop jalouse. Agathe se demande si elle ne devrait pas s’inscrire dans une école en province et souhaite que sa mère se trouve un homme pour s’occuper d’elle !

Eva fait de la gymnastique depuis son enfance, un milieu très exigeant où il faut toujours être « dans la maîtrise et la perfection ». Travailleuse acharnée, elle fonce dans la vie sans s’apitoyer. Pourtant, elle décide de ralentir le tempo pour venir parler de ce qui l’affecte, elle qui ne montre jamais ses émotions. En fait, Eva n’aime pas ce qu’elle est devenue : une fille « hautaine, intouchable et intraitable ». Sa parole prend corps séance après séance. Elle réalise que le sport, c’est le désir de sa mère et non le sien. Eva tient à « fonder une famille et avoir un métier stable », pas comme sa mère. Elle ne veut pas reproduire le schéma des femmes de la lignée maternelle pour lesquelles les hommes n’ont pas compté. Le « Girl power » a perdu de sa superbe.

Juliette n’est plus « comme avant », elle n’a plus goût à rien. « Je fais de l’isolement social ». « Dites-moi, que s’est-il passé ? » Très affectée, Juliette évoque deux événements qui ont fait effraction dans sa vie. Lors d’une soirée, son meilleur ami – jaloux – a beaucoup bu. « J’ai vu des choses choquantes de lui. C’est blessant d’avoir un ami comme ça. J’ai dû appeler ma sœur. » Or, Juliette ne parlait plus à sa sœur depuis qu’elle l’avait frappée violemment il y a plusieurs mois. « Son regard m’a fait peur. J’ai eu l’impression de ne pas compter pour elle ». Cesser de lui adresser la parole « alors qu’elle est très famille » fut une « décision » pour lui signifier la gravité de son acte. Ses parents ont banalisé l’événement : « C’est comme si j’avais plus de famille, je me sens seule ». Si sa sœur l’a « sauvée » lors de cette soirée qui a mal tourné, « c’est plus comme avant ». « Avant, c’était plus facile », dit-elle en pensant à une vidéo de son enfance.

Quel choc en effet ce dévoilement de l’Autre manquant, défaillant, ou encore haineux. Les identifications vacillent, le corps est touché. Mais la rencontre avec son dire peut faire surprise. Un après l’enfance se dessine et convoque le sujet à décider de ses choix.